Georges Sand

George Sand

_Mauprat _ (1837)

Introduction

On n’est pas très encouragé à aimer George Sand quand on tourne constamment autour Baudelaire et de Flaubert. Baudelaire, pour commencer, dans Mon cœur mis à nu :

La femme Sand est le prudhomme de l'immoralité.

Elle a toujours été moraliste.

Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale. Aussi elle n'a jamais été artiste.

Elle a le fameux style coulant cher aux bourgeois.

Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde ; elle a dans les idées morales la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues.

Ce qu'elle a dit de sa mère.

Ce qu'elle dit de la poésie. Son amour pour les ouvriers.

Que quelques hommes aient pu s'amouracher de cette latrine, c'est bien la preuve de l'abaissement des hommes de ce siècle.

Voir la préface de Mlle de La Quintinie, où elle prétend que les vrais chrétiens ne croient pas à l'Enfer. La Sand est pour le Dieu des bonnes gens, le dieu des concierges et des domestiques filous. Elle a de bonnes raisons pour vouloir supprimer l'enfer.

[…] LE DIABLE ET GEORGE SAND

Il ne faut pas croire que le Diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.

Voyez George Sand. Elle est surtout, et plus que tout autre chose, une grosse bête ; mais elle est possédée. C'est le Diable qui lui a persuadé de se fier à son bon cœur et à son bon sens, afin qu'elle persuadât toutes les autres grosses bêtes de se fier à leur bon cœur et à leur bon sens.

Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d'horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m'empêcher de lui envoyer un bénitier à la tête.

George Sand est une de ces vieilles ingénues qui ne veulent jamais quitter les planches.

Quant à Flaubert… Dans sa première Éducation sentimentale, il écrivait : « Je ne m’adresse pas ici aux écoliers de quatrième ni aux couturières qui lisent George Sand… mais aux gens d’esprit. » Dans son grand roman de 1857, Emma lit Sand pour y trouver des modèles d’aménagement intérieur et, dans une lettre adressée à Louise Colet en 1852 :

Dans George Sand, on sent les fleurs blanches, cela suinte, et l’idée coule entre les mots comme entre des cuisses sans muscles.

Vous observez au passage que la misogynie s’exprime ici, comme chez Baudelaire, par la gracieuse image de l’écoulement, qui ne mérite guère de commentaire…

Cette déclaration ne fait pas honneur à « l’ermite de Croisset » qui, d’autre part, a composé « Un cœur simple » pour prouver à George Sand qu’on pouvait se consacrer au simple sans y faire entrer de sentimentalité, c’est-à-dire contre La Mare au diable, La Petite Fadette et François le Champi. Ce qui n’empêche que les ait unis une magnifique amitié dont porte témoignage une abondante correspondance : au fil de la lecture de cette correspondance, il apparaît que ce qui suscitait en Flaubert les plus grandes réticences esthétiques dans l’œuvre de son amie constituait aussi un enjeu essentiel pour lui et un objet de fascination.

Il est certain que Mauprat rend visible un pan mal connu mais considérable de l’histoire littéraire du XIXe siècle et fait découvrir des rouages essentiels de la machine poétique de l’époque. Comme tous ses contemporains (je rappelle que Sand est née en 1804) et comme la plupart des hommes de la génération suivante (Flaubert et Baudelaire sont nés en 1821), Sand a été confrontée principalement à la question des valeurs surgies de la Révolution et à celle, qui s’ensuit, de ce que Baudelaire appelait à propos de Hugo « le possible de la poésie moderne ». À cette double question elle a apporté une réponse très singulière pour des raisons à la fois d’idéologie et d’imaginaire.

Balzac l’explique dans Illusions perdues, la plupart des romantiques étaient, sous la Restauration (Hugo compris) des hommes de droite attachés aux valeurs aristocratiques – ce qui explique par exemple leur attachement au Moyen Age, la ferveur de leur foi catholique, etc. Une petite frange seulement était libérale et se reconnaissait à son parti stylistique de la sobriété, une forme d’atticisme commun à Stendhal, Mérimée et Musset par exemple (en dépit des origines aristocratiques de ce dernier).

Sand, elle, issue par son père (de la main gauche) d’une noblesse qui l’élevait à un rang royal et par sa mère d’une famille d’oiseleurs parisiens, n’avait rien d’une bourgeoise ; elle était une aristocrate et une paysanne (ce qui se ressemble), pieuse et attachée à la terre (d’où le prénom de George qu’elle s’est choisi, qui signifie travailleur de la terre, paysan). De cette double origine, renforcée par son tempérament et par son éducation, elle tire une confiance tout aristocratique dans les vertus populaires (d’où cette singularité absolue parmi ses contemporains : être socialiste – orientation qui se dessine déjà dans Mauprat) ainsi qu’un singulier attachement au merveilleux, auquel ont renoncé les écrivains bourgeois tenus pour « modernes » mais qui détermine l’essentiel de son œuvre à elle. Pour exploiter une image empruntée à la photographie argentique, ce que Mauprat laisse voir en négatif, c’est cette articulation de la bourgeoisie et de la « modernité » dont je n’avais jusqu’ici qu’une appréhension un peu confuse.

Non que Sand n’ait pas compris son temps : Mauprat est précisément consacré au passage d’une époque à une autre – passage politique, bien sûr, mais chargé aussi d’implications poétiques puisqu’il donne naissance, comme genre immédiatement dominant, à ce qu’on appelle « le roman de mœurs contemporaines » c’est-à-dire au roman réaliste et, bientôt, naturaliste dont il est assez clair qu’il ne tente pas Sand. Il s’agit d’une forme de roman, à en croire Léon Gozlan (grand ami de Balzac, auteur de Balzac en pantoufles), dont les héros sont par définition le notaire et le médecin et qui ne se prête pas précisément à la peinture colorée des passions : une forme de roman qui ne fait pas rêver à moins que, comme Flaubert, son auteur ne s’y consacre au fracas des rêves les plus échevelés contre le mur prosaïque des intérêts.

Une manière de préserver la couleur et le rêve, c’est-à-dire le romanesque ou la poésie, dans une époque ingrate a consisté pour des contemporains à exploiter le genre du roman historique ou à installer une intrigue à l’étranger, par exemple en Espagne ou en Italie, qui sont bien connues pour être des terres de passions : roman historique et roman exotique peuvent faire à l’amour une part considérable (parce qu’ils ne se déroulent pas sous l’austère Restauration) et ils requièrent ce que Mérimée, qui s’y entendait, appelait « la couleur locale ». Naturellement, Sand a exploité ces deux genres, et plus précisément le filon lyrique et pittoresque qu’ils comportaient l’un et l’autre.

Mais Mauprat s’en distingue, d’abord parce qu’il se déroule dans le Berry, qui n’est pas l’Espagne ou l’Italie, et ensuite parce que, l’action en étant situé dans un passé très proche (le narrateur âgé y raconte des événements survenus soixante ans plus tôt, à la veille de la Révolution), il relèverait plutôt de l’Histoire contemporaine, celle qui continue d’agir sur le présent. N’était que Bernard de Mauprat (ce n’est pas un détail), qui raconte les premières années de son existence à un auditeur attentif, se refuse systématiquement à évoquer quoi que ce soit d’autre que les événements qui conduisent à son heureuse union avec Edmée : il élude par conséquent le tableau parisien de la fin des années 1770, que le lecteur serait en droit d’attendre au chapitre XII, aussi bien que le récit des batailles qui ont jalonné la guerre d’indépendance américaine (au chapitre XIV). Ce dernier événement n’est présenté à l’auditeur, et au lecteur derrière lui, que comme une geste héroïque mise au service, par son preux chevalier, d’une belle dame apparemment sans merci.

Quant à la Révolution, elle n’apparaît dans le roman que comme une ligne de fracture (il y a eu un avant et un après) et comme un horizon, comme une promesse rétrospective soutenue en particulier par le personnage allégorique dénommé Patience, version romanesque du « Jacques Bonhomme » populaire (le Jacques des jacqueries, il en sera question d’une façon plus précise dans le cœur du cours), qui attend la venue du jour où le peuple prendra enfin sa revanche sur les puissants. L’autre singularité, sinon bizarrerie, de Mauprat réside dans le fait que Patience y est doublé, dans le monde aristocratique, d’Edmée elle-même, passionnée lectrice de Rousseau et attachée à éduquer un rustre (son cousin Bernard, en qui s’incarne la féodalité) c’est-à-dire à éclairer la noblesse de la pensée des Lumières, pour la conduire à embrasser non seulement la République mais (rousseauisme oblige) même la Terreur.

Ces personnages contribuent ainsi à l’avènement d’un monde nouveau, espéré par Sand (mais distinct de ceux de la Restauration et de la monarchie de Juillet, qui ne la réjouissent guère) ; ce monde nouveau est déterminé dans l’intrigue par la tenue du procès final qui voit triompher la justice grâce à Patience, la grande figure du peuple. Dans le monde nouveau qu’elle rêve (et que semblait promettre la Révolution), toute la société mange à la même table, Mauprat vit dans une coquette maison à Châteauroux et son château-fort est détruit, Patience n’est plus sorcier mais il règle les différends de ses voisins. Ce qui menace alors de disparaître suivant cette formule contemporaine, mais que Sand conserve dans l’écriture romanesque (et cela a un prix, cela suppose une forme de négociation avec le présent), c’est donc le merveilleux.

Pour le formuler autrement, le décalage qui s’observe entre Sand et Flaubert (mais aussi un certain principe de leur proximité) réside dans la forme de naïveté qui conduit la première à mettre en avant le merveilleux, qu’elle ne dissocie pas du sentiment et qu’elle découvre dans tous les intervalles de la vie ordinaire, tandis que le second le réserve, s’y consacre d’une manière oblique au moment même où il le déclare imbécile – tout en reconnaissant dans cette imbécillité une forme de beauté. Il est possible aussi que le monde nouveau place pour lui le merveilleux dans la virtuosité du style – la moindre virtuosité ne consistant pas dans les conséquences du parti d’un « livre sur rien » : c’est le merveilleux attaché à l’invisibilité du pli poétique, d’autant plus beau qu’il est mieux caché.

Perspective générale du cours

La question que je poserai sera celle d’une économie ou d’une balance de Mauprat, parce que Sand se trouve dans un entre-deux dans tous les domaines (Ancien et Nouveau Régime, aristocratie et démocratie, légende et raison, nature et civilisation, sang et bonté…). Elle pense le présent et elle s’adapte, dans une certaine mesure. Qu’est-ce qu’elle perd et qu’est-ce qu’elle gagne ? Invente-t-elle quelque chose ?

Il me semble qu’un enjeu principal pour elle est d’enchanter le présent, de mettre au point une forme de merveilleux qui ne relève pas de ce que Thomas Pavel appelle « l’art de l’éloignement » (voir Folio, 1996), c’est-à-dire qui n’est pas classique, mais d’un art singulier et moderne (peut-être) « de la proximité ».

Tout cela a quelque chose à voir avec la sentimentalité et reviendrait à faire comprendre pourquoi Baudelaire et Flaubert balaient l’œuvre de Sand, qui a trop à perdre, pas assez à trouver dans l’époque (je rappelle qu’elle est de la génération antérieure à celle de Flaubert et Baudelaire). En outre, Le Notaire de Chantilly (de Léon Gozlan) ne fait pas rêver. Voir ce que Flaubert admet de la sentimentalité, quoi qu’il place au-dessus d’elle, et comment il appuie une forme de romanesque sur elle en dépit de tout.

L’analyse de Mona Ozouf dans Les Aveux du roman est incomplète : il y avait, au XIXe siècle, à tordre le cou non seulement à l’Ancien Régime et ses valeurs mais aussi à la Terreur et ses valeurs, à Rousseau. Faire quelque chose du sentiment, qu’on ne chasse par la porte qu’en se condamnant à le voir revenir par la fenêtre. Tout cela explique aussi que Sand n’adhère pas au libéralisme bourgeois mais au socialisme et, bien sûr, qu’elle soit successivement désespérée par 1848 et plus encore par 1871.

Dans cette perspective aussi, l’adhésion qui se maintient au modèle patriarcal (exprimée dès la dédicace à Gustave Papet !). Le chemin accompli mène Patience à la table de Bernard de Mauprat et c’est un peu « magique »… Le merveilleux se loge dans des espaces de plus en plus petits, des intervalles minuscules. On pourrait avancer que, par opposition, Flaubert (déjà Balzac avant lui) l’installe dans une réserve.

La réserve, dans le jargon des beaux-arts, désigne les parties laissées en blanc dans une aquarelle ou un lavis ; en botanique, les organes d’une plante qui lui permettent de stocker de l’énergie (du côté des racines, invisibles, donc). Il y a une « réserve » sentimentale dans l’œuvre de Flaubert, on peut parler de la réserve sentimentale de Flaubert. Imaginer qu’il travaille à la Cellini, qu’il cisèle, travaille par soustraction du sentiment – ce serait cette soustraction qui confèrerait sa légèreté et sa grâce à l’ensemble, qui en déterminerait la forme ?

Si George Sand loupe quelque chose comme la « modernité », c’est parce que la modernité est essentiellement bourgeoise, qu’elle repose sur l’imposition du pli invisible du dandysme. Sand, elle, aristocrate et paysanne, accède à la pensée démocratique par la foi et le sentiment (Rousseau) et elle l’aime (la démocratie).

On peut comprendre dès lors que tous entretiennent avec elle une forme de dialogue plus ou moins direct, sur le sentiment et tout ce qui conduit à 1848. Un travail intéressant, au-delà de l’étude de Mauprat, consisterait à examiner comment Flaubert s’adresse à elle ou l’évoque tout au long de son œuvre (Emma vêtue en homme, la préparation de L’Éducation sentimentale, Un cœur simple en réponse aux petits romans berrichons).

La fortune du roman sous la monarchie de Juillet

Une grande préoccupation au XIXe siècle est d’inventer une littérature accordée aux valeurs nouvelles, c’est-à-dire une littérature qui s’oriente vers une forme de démocratie (ce mot entendu dans un sens très large). Le principal consiste à désormais dissocier la grandeur de la noblesse, ce qui touche à la fois aux registres poétiques suivant Aristote et au domaine politique : inventer une forme de grandeur qui ne soit pas noble, revoir les catégories de la noblesse et du peuple, se consacrer au grotesque et à son articulation au peuple. Il y a un rapport étroit entre la promotion du grotesque et l’invention moderne du réalisme.

Une autre exigence, contradictoire à bien des égards, est de se remettre de 93, de la Terreur et de l’ordre nouveau qu’elle instituait, ordre qui reposait sur le refus des valeurs d’Ancien Régime sans leur substituer grand-chose que de la sécheresse, une forme de pauvreté de l’imaginaire qui, s’il s’accorde avec lui (l’ordre nouveau) ne peut guère trouver à se nourrir que dans une forme de sentimentalité héritée de Rousseau. Quant à cette sécheresse, voyez ce passage de Quatrevingt-treize, composé à une époque (1873) où Hugo est pourtant peu soupçonnable de royalisme ; il s’agit d’une description de la salle de la Convention :

Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le farouche ; c’est un peu toute la Révolution. La salle de la Convention offrait le plus complet specimen de ce que les artistes ont appelé depuis « l’architecture messidor » ; c’était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la Renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s’était faite. On avait poussé le noble jusqu’au fade, et la pureté jusqu’à l’ennui. La pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et de couleur du XVIIIe siècle, l’art s’était mis à la diète, et ne se permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la laideur. L’art réduit au squelette, tel est le phénomène. C’est l’inconvénient de ces sortes de sagesse et d’abstinence ; le style est si sobre qu’il devient maigre.

En dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l’architecture, un certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément l’ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d’azur et de pourpre, le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures gorge de pigeon, la profusion d’amours et de nymphes sur le rideau et sur les draperies, toute l’idylle royale et galante, peinte, sculptée et dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l’on regardait pourtant autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants comme l’acier ; c’était quelque chose comme Boucher guillotiné par David (« Bouquins », p. 896).

On retrouve à peu près la même chose sous la plume de Dumas, ainsi dans Le Collier de la reine, où les descriptions de décors et d’ameublements de l’Ancien Régime occupent une place considérable, ainsi que dans La Femme au collier de velours.

Ce point est important : la Révolution engage à dissocier la grandeur de la noblesse en même temps qu’elle tend à ôter sa légitimité à toute espèce de recherche du beau esthétique et plus encore du merveilleux, confusément associé une idéologie révolue – à moins qu’on ne le trouve « ailleurs ». Plusieurs possibilités s’ouvrent : le roman historique (du côté de Dumas), le roman de la nostalgie des valeurs d’Ancien Régime (j’entends le roman qui se consacre ironiquement ou humoristiquement aux conditions de disparition du romanesque à l’ancienne : pensez à Mathilde de La Mole dans Le Rouge et le noir, à Madame Bovary mais déjà bien des textes de Balzac : je pense par exemple à Massimilla Doni et même à Illusions perdues), le roman « réactionnaire » bien sûr (Barbey d’Aurevilly). Une autre façon de préserver le merveilleux consiste à l’associer à des valeurs du Nouveau Régime, comme le fait Sand quand elle restaure un lien entre le peuple et l’aristocratie et le peuple superstitieux, d’une part, et quand elle se préoccupe d’enchanter le sentiment en s’appuyant sur l’œuvre devenue indiscutablement « révolutionnaire » de Rousseau.

Les considérations pour le peuple ne tiennent pas forcément à une sympathie pour lui mais, comme dans le cas de Hugo, à la foi chrétienne qui se rencontre avec la nostalgie de l’Ancien Régime et qui donne lieu à des formes de pensée configurées suivant le principe de la figuration inverse : « Heureux les derniers car ils seront les premiers ! ». Dans le cas de George Sand, le christianisme s’accorde avec la sympathie pour le peuple d’où elle est elle-même issue – mais l’écrivaine est aussi d’origine aristocratique et elle tend à maintenir aussi un ordre ancien. Elle démontre elle-même dans Mauprat (et plus encore dans Histoire de ma vie), en outre, que la pensée de Rousseau a pu être aimée des aristocrates comme des révolutionnaires.

L’autre exigence des écrivains du XIXe siècle est de comprendre ce qui a eu lieu, de comprendre comment le présent se relie au passé, quelquefois même de mettre au point des stratagèmes pour retrouver ce qu’on avait perdu. Une formule de la Charte, souvent reprise par Balzac, l’exprime – ainsi à l’ouverture du Colonel Chabert :

La fortune politique du comte Ferraud ne fut pas rapide. Il comprenait les exigences de la position dans laquelle se trouvait Louis XVIII, il était du nombre des initiés qui attendaient que l’abîme des révolutions fût fermé, car cette phrase royale, dont se moquèrent tant les libéraux, cachait un sens politique.

Il est intéressant de relever, dans cette perspective, que Mauprat se déroule dans les dernières années du XVIIIe siècle, à la veille de la Révolution qui y fait figure d’horizon, puisque le récit est rétrospectif mais qu’elle n’est pas elle-même racontée. On pourrait dire que ce récit enjambe la Révolution.

J’insiste un tout petit peu : il faut désormais composer, d’une part, avec la disparition ou la perte des valeurs d’Ancien Régime, d’autre part avec le traumatisme de la Terreur et enfin avec la confirmation, après 1830, que la République est bien morte, que la bourgeoisie a accaparé la Révolution à son profit en excluant le peuple et que la vie est devenue assez peu exaltante… Ce sont les tenants de la « modernité » (au sens de Baudelaire) qui trouveront des niches minuscules, voire invisibles, souvent théoriques (quand il s’agit de repli, d’ironie, d’abandon aux prestiges de l’intelligence contre la sensibilité) dans cette tristesse du temps ; Sand n’en fait pas partie, c’est ce qui rend son « cas » absolument singulier.

Le devenir de la poésie au lendemain de la Révolution française ne va pas de soi parce que le XVIIIe siècle a été celui de la métromanie, la composition de vers ayant constitué un loisir d’aristocrates et parce que le système du vers s’inscrit dans un système symbolique en passe de disparaître, d’où ce que Mallarmé appellera « crise de vers » et qui s’étend sur tout le siècle. Le théâtre aussi est à réinventer parce que la division entre tragédie et comédie reconduit une discrimination sociale entre le registre « noble » et le registre « bas ».

Reste donc le roman, qui se transforme au point de devenir par excellence le genre du siècle. Une influence déterminante dans son histoire de ce genre est celle de Walter Scott, qui détermine la mode du roman historique dont relève plus ou moins Mauprat et qui au-delà, d’une manière indirecte, déterminera l’invention du roman de mœurs contemporaines : le roman historique examine le passé tandis que le roman de mœurs adapte les méthodes descriptives et analytiques du roman historique à l’examen du monde contemporain. Le passage de la mode du roman historique à celle du roman de mœurs a lieu autour de 1834 : Sand est un peu en retard.

Doit être relevée aussi la création par Emile de Girardin, en 1836, de la presse à gros tirage et du feuilleton, destiné plutôt à un public populaire puisque son support médiatique est moins onéreux. On peut penser que le feuilleton est une forme qui favorise la transmission de contes et autres « histoires de bonnes femmes » (voir dans Mauprat la référence à « la grand-mère de ma nourrice » : « J’en ai entendu parler à la grand-mère de ma nourrice », dit le destinataire du conte de Mauprat à propos de Patience, p. 59).

Je précise toutefois que Mauprat n’est pas exactement un roman feuilleton, bien qu’il ait été publié, un an après la création officielle de cette forme, en quatre livraisons dans la Revue des deux mondes : la Revue des deux mondes n’a rien de commun avec la presse à gros tirage, elle est une revue prestigieuse qui ne prétend pas au succès populaire. Je mentionne toutefois la vogue naissante du feuilleton pour indiquer l’existence, quand Sand conçoit et publie Mauprat, d’un climat qui favorise l’exploitation de ce qu’on appelle ordinairement « le romanesque ».

La fortune du « roman romanesque » sous la monarchie de Juillet est en partie liée à la loi Guizot de 1833 et à la création d’écoles dans les communes de plus de cinq cents habitants. L’enseignement n’est ni gratuit ni obligatoire mais l’article 21 de la loi donne au comité communal la responsabilité de vérifier qu’il a été pourvu à l’enseignement gratuit des enfants pauvres (soit un enfant sur trois). Les dispositions de cette loi sont étendues aux filles en juin 1836. Voilà qui dessine les contours d’un nouveau lectorat, populaire et en particulier ouvrier. Les progrès de l’imprimerie favorisent la fabrication de livres à faible coût. Ce public recherche dans le roman des émotions, du romanesque autant que matière à s’instruire. Ainsi, des aventures et des idées, ce qui explique la fortune de Hugo, Sand, Dumas…

À l’intérieur du roman de Sand, la question de l’éducation est centrale. On observe que Patience, né au début du XVIIIe siècle, n’a pas été beaucoup éduqué autrement que par soi-même, avant de bénéficier de l’enthousiasme pédagogique d’Edmée. Quant à Bernard, il est confié aux soins de l’abbé Aubert, prêtre janséniste, parce qu’il est un aristocrate.

Le roman historique

Le roman historique n’est pas une invention du XIXe siècle : appelé « nouvelle », parfois « nouvelle historique », il dominait au XVIIe siècle : le montre par exemple l’importance de La Princesse de Clèves et aussi du Don Carlos de Saint-Réal, dont l’ouvrage théorique sur le roman s’intitulait du reste De l’usage de l’Histoire.

Parce que la Révolution semblait avoir coupé l’Histoire en deux, et sous l’influence de Walter Scott, il a connu au XIXe siècle un regain considérable ; ce genre était mis au service d’une réflexion sur le présent qui prenait tantôt la forme d’enquêtes sur les origines tantôt celle d’analogies implicites – les innombrables récits relatifs aux guerres de religion et spécialement à la Saint-Barthélemy qui s’écrivent alors allégorisent la Révolution française et spécialement la Terreur (je pense à Chronique du règne de Charles IX, aux références de Mathilde de la Mole à Marguerite de Navarre dans Le Rouge et le noir, à l’épisode du « Saint-Barthélemy » dans Quatrevingt-treize, à Sur Catherine de Médicis de Balzac, à La Reine Margot de Dumas…).

Voici les grandes dates qu’on peut retenir dans l’histoire de ce genre au XIXe siècle :

Alfred de Vigny, Cinq-Mars, 1826 ; Honoré de Balzac, Les Chouans, 1829 ; Prosper Mérimée, Chronique du règne de Charles IX, 1829 ; Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831 ; Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, 1844 ; Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse, 1863.

À travers le personnage de d’Arthez, qui dans Illusions perdues donne une leçon de roman à Lucien de Rubempré, Balzac a bien montré comment Scott a marqué son époque et déterminé des façons de composer qui mènent au roman de mœurs ; la leçon intervient après que d’Arthez a lu le manuscrit de L’Archer de Charles IX, que son nouvel ami lui avait donné à lire :

Si vous voulez ne pas être le singe de Walter Scott, il faut vous créer une manière différente, et vous l’avez imité. Vous commencez, comme lui, par de longues conversations pour poser vos personnages ; quand ils ont causé, vous faites arriver la description et l’action. Cet antagonisme nécessaire à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi les termes du problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott, mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d’abord dans l’action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la queue ; enfin variez vos plans, pour n’être jamais le même. Vous serez neuf tout en adaptant à l’histoire de France la forme du drame dialogué de l’Écossais. Walter Scott est sans passion, il l’ignore, ou peut-être lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour lui, la femme est le devoir incarné. À de rares exceptions près, ses héroïnes sont absolument les mêmes, il n’a eu pour elles qu’un seul poncif, selon l’expression des peintres. Elles procèdent toutes de Clarisse Harlowe ; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que tirer des exemplaires d’un même type, variés par un coloriage plus ou moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion. La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous aurez les ressources immenses dont s’est privé ce grand génie pour être lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme à opposer aux sombres figures du calvinisme pendant la période la plus passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri IV, François Ier. Vous ferez ainsi une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant l’esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus.

Sand fait à la passion la part centrale de son roman, sans renoncer à faire de son héroïne une vierge à la vertu inflexible comme Clarisse Harlowe dans le roman éponyme de Richardson. L’influence de Walter Scott se traduit par l’adoption de ce que Mérimée appelle « la couleur locale », l’attention portée aux choses : les bâtiments, le mobilier, les vêtements, les armes, les objets du quotidien. Ce n’est pas ce qui domine dans Mauprat, où la description se concentre plutôt sur les lieux et les paysages

Scott ne centre pas tout sur l’individu mais sur les groupes sociaux. Sand, de son côté, tend à allégoriser ses personnages, elle ne se préoccupe pas seulement non plus d’individualités : ses personnages représentent aussi des communautés (Tristan de Mauprat et même le jeune Bernard sont la féodalité, Hubert et surtout Edmée sont l’aristocratie éclairée, Patience est le peuple…). Il est possible même, il me semble, de lire le roman comme l’histoire des noces de l’ancienne France, représentée par Bernard avec la Révolution qu’incarnerait Edmée (j’y reviendrai).

Examiné comme un roman historique, Mauprat présente la particularité de se rattacher à l’époque contemporaine, comme Les Chouans. Il s’agit d’une réflexion sur le présent puisque l’action en précède immédiatement la Révolution française, soit l’événement qui engendre le XIXe siècle. « XIXe siècle » est la façon dont l’époque s’intitule elle-même, se donnant un quantième (ce qui n’était jamais arrivé dans le passé), et signifie « après la Révolution française ».

Mauprat a quelques aspects typiques du roman historique : on y trouve quelques dates, quelques allusions à des événements (non seulement la Révolution mais la guerre d’Indépendance américaine, avec quelques détails sur Savannah…), la mention de personnages historiques comme La Fayette, Franklin, Turgot, Malesherbes, approchés par les protagonistes de la fiction.

Toutefois Bernard de Mauprat insiste à plusieurs reprises sur son parti de concentrer le récit sur l’histoire de son amour avec Edmée, au détriment de l’Histoire :

Vous n’attendez pas que je vous fasse le récit de la guerre d’Amérique. Encore une fois, j’isole mon existence des faits de l’histoire, en vous contant mes aventures. Mais ici je supprimerai même mes aventures personnelles ; elles forment dans ma mémoire un chapitre à part, où Edmée joue le rôle d’une madone constamment invoquée, mais invisible. Je ne puis croire que vous preniez le moindre intérêt à entendre les incidents d’une portion de récit d’où cette figure angélique, la seule digne d’occuper votre attention, et par elle-même d’abord, et par son attention sur moi, serait entièrement absente. Je vous dirai seulement que, des grades inférieurs, joyeusement acceptés par moi au début, dans l’armée de Washington, je parvins régulièrement, mais rapidement, au grade d’officier. Mon éducation militaire fut prompte (p. 242-243).

Au chapitre XII, le premier chapitre parisien :

Paris offrait alors un spectacle que je n’essayerai pas de vous retracer, parce que vous l’avez sans doute étudié maintes fois avec avidité dans les excellents tableaux qu’en ont tracés des témoins oculaires, sous forme d’histoire générale ou de mémoires particuliers. D’ailleurs, une telle peinture sortirait des bornes de mon récit, et j’ai promis seulement de vous raconter le fait capital de mon histoire moral et philosophique. Pour que vous vous fassiez une idée du travail de mon esprit à cette époque, il suffira de vous dire que la guerre de l’indépendance éclatait en Amérique, que Voltaire recevait son apothéose à Paris, et que Franklin, prophète d’une religion politique nouvelle, apportait au sein même de la cour de France la semence de la liberté. La Fayette préparait secrètement sa romanesque expédition, et la plupart des jeunes patriciens étaient entraînés par la mode, par la nouveauté et par le plaisir inhérent à toute opposition qui n’est pas dangereuse (p. 218-219).

À la fin du chapitre XV :

Les événements qui remplirent ces dernières années appartiennent à l’histoire. Je vis, avec une joie toute personnelle, la paix proclamer l’existence des États-Unis. Le chagrin s’était emparé de moi, ma passion n’avait fait que grandir et ne laissait point de place aux enivrements de la gloire militaire (p. 264).

Et à la fin du roman :

Voilà, je crois, dit le vieux Mauprat, tous les événements de ma vie où Edmée joue un rôle. Le reste ne vaut pas la peine d’être raconté (p. 432).

L’Histoire se raconte donc ici à travers une fiction amoureuse réunissant des personnages qui présentent une valeur allégorique : on peut lire le roman en posant que Bernard de Mauprat incarne la féodalité, Patience (associé à Marcasse) incarne le peuple qui passe de l’obscurantisme à la lumière, Edmée serait la Révolution elle-même qui guide son entourage. Les crises de Mauprat pourraient renvoyer aux soubresauts historiques de la fin des années 1780 à l’Empire.

Le roman feuilleton

Le cadre du roman, au plan du narrateur premier, fait état d’une commande de récit et d’un envoi à un éditeur qui semble être le narrataire de l’histoire. Voir p. 37 :

Ce n’est pas que le récit que j’ai à vous faire soit précisément agréable et riant. Je vous demande pardon, au contraire, de vous envoyer aujourd’hui une narration si noire ; mais, dans l’impression qu’elle m’a faite, il se mêle quelque chose de si consolant et, si j’ose m’exprimer ainsi, de si sain à l’âme, que vous m’excuserez, j’espère, en faveur des conclusions. D’ailleurs, cette histoire vient de m’être racontée ; vous en demandez une : l’occasion est trop belle pour ma paresse ou pour ma stérilité.

On sait que, dans la réalité, c’est Papet, le dédicataire du roman, qui l’a remis à l’éditeur Buloz.

L’œuvre paraît dans la Revue des deux mondes en quatre livraisons :

· 1er avril 1837 I-VI (jusqu’au siège des Mauprat, arrivée d’Edmée et Bernard à la tour Gazeau),

· 15 avril : VII-XIII l’éducation de Bernard à Sainte-Sévère jusqu’au départ pour Paris,

· 1er mai : XIV-XVIII du départ pour l’Amérique jusqu’aux retrouvailles de tous les personnages,

· 1er juin : XIX jusqu’à la fin, ; l’accident de chasse, l’enquête et le procès.

Ce découpage correspond à des articulations comme naturelles du récit.

Notez que la Revue des deux mondes était une revue et non un journal, elle ne relevait pas de la presse à grand tirage et, par conséquent, Mauprat ne peut pas être considéré comme un roman-feuilleton en dépit de sa publication préoriginale dans cet organe – je l’ai souligné plus haut. En revanche, on peut y déceler une tonalité feuilletonnesque.

On peut associer le feuilleton au mélodrame, qui touche un public à peu près identique, un public voisin. Certes, le feuilleton n’est qu’un mode de publication mais, du fait de sa structure par définition épisodique, il définit un recours au romanesque à l’ancienne – ce que permet aussi le roman historique (je pense par exemple, une fois de plus, à Stendhal qui, dans Le Rouge et le noir, installe le romanesque à l’ancienne du côté des nostalgies d’Ancien Régime de Mathilde de La Mole).

La publication en feuilleton entraîne une construction épisodique, avec rebondissements, surprises, méprises, reconnaissances, fin heureuse… : tout ce qui fait la matière et la forme du roman romanesque à l’ancienne. On y trouve aussi le traitement de faits divers (d’où l’orientation judiciaire – il est vrai que de ce point de vue Sand est en avance sur, par exemple, Eugène Sue) : le roman-feuilleton absorbe en partie la matière judiciaire qui apparaît dans les autres colonnes du journal. Enfin, qui dit feuilleton dit aussi délivrance directe d’une morale qui se rapporte à l’actualité ; je pense par exemple à la peine de mort dans Les Mystères de Paris, Les Misérables et déjà Mauprat. Enfin, on y trouve du spectaculaire, des tableaux.

Dans Mauprat s’exprime la nostalgie de la poésie héroïque, du roman courtois, du roman pastoral, du roman gothique, du conte moral, même de la légende. Penser à ce passage, relatif aux lectures de Patience : « Il est permis à l’homme, sans dégrader sa raison, de peupler l’univers et de l’expliquer avec ses rêves » (chapitre 10, p. 158). Le recours à de vieilles formes et de vieux motifs romanesques s’articule aussi à la nostalgie de ce qui disparaît avec la Révolution, en faveur des histoires de notaires vantées par Léon Gozlan par exemple !

Le feuilleton sera par excellence, sous la monarchie de Juillet, le véhicule de formes romanesques traditionnelles nourries par des thématiques modernes, dans la mesure en particulier où elles s’inspireront de faits divers et d’affaires judiciaires. Je parle de facture traditionnelle parce que les épisodes s’y succèdent d’une façon souvent assez arbitraire au lieu que l’ensemble soit construit suivant le principe énoncé par Baudelaire à propos de Madame Bovary : « La logique que l’œuvre suffit à toutes les postulations de la morale. »

Un autre aspect traditionnel du feuilleton est qu’il repose sur un personnel divisé suivant un principe manichéen : on ne peut pas y confondre les bons et les méchants – les êtres vertueux touchent à l’angélisme et les méchants sont diaboliques. A l’opposé, le roman de mœurs contemporaines (qui doit beaucoup au feuilleton mais se construit néanmoins contre lui) est régi par l’idée (exprimée par Zola) que « le premier homme qui passe est un héros suffisant ». On aura bien compris que Mauprat n’est pas du tout « le premier homme qui passe » et qu’Edmée est un être absolument exceptionnel.

Le roman de mœurs contemporaines

Au fil des années 1830, il semble bien que le roman historique recule progressivement pour laisser place au roman de mœurs contemporaines, qui en procède mais s’en distingue. J’emprunte les citations qui suivent à José-Luis Diaz, « Sociologies du roman (1830-1860) », Romantisme, vol. 160, n° 2, 2013, p. 79-92 :

Auguste Barbier, Angelica Kauffmann, Revue des deux mondes, 1er mai 1838, p. 412 :

A l’heure actuelle, la fièvre des romans historiques est entièrement calmée. A l’exception de quelques traînards, […] les esprits ont abandonné les traces du dernier maître, laissé de côté la description des vieux temps, et se sont réfugiés dans le présent. Le roman de mœurs est généralement traité.

Léon Gozlan, Le Notaire de Chantilly, Introduction, 1836 :

Là est un progrès réel. L'écrivain s'occupe aujourd’hui à saisir dans la vie positive des portraits francs et connus de la mémoire, après avoir renoncé à ces découpures vaporeuses dont le contour ne demeurait pas dix minutes dans le souvenir. Il faut que les personnages d'un livre, si l'on veut nous intéresser à leurs actions, deviennent nos voisins, nos parents, nos amis, nos frères, ou bien nos ennemis. Nous les avons connus ; nous les rencontrerons un jour quelque part. Ils ont un âge, un accent, une figure, et mieux que cela des défauts.

Féconde et neuve, cette théorie anime toute composition quel que soit le siècle où l'imagination l'implante. Selon ses diverses applications, le roman historique devient le roman de mœurs, et le roman de mœurs à son tour nous apparaît comme un beau roman historique, à la date d'hier. C'est-à-dire que le premier cesse d'être un squelette dont chaque os porte un stérile chiffre, pour se raffermir de la chair et des nerfs qui sont la vie ; et que le second n'est plus admissible qu'à la condition d'être élevé au niveau commun de toute chose sensée et destinée aux hommes. Plus de héros, des hommes.

C’est assez précisément ce style de roman que refuse absolument George Sand !

Le principe du roman de mœurs contemporaines est d’exploiter les méthodes du roman historique en les mettant au service de l’histoire contemporaine, au service du présent, ce qui semble a priori un léger déplacement mais entraîne un changement d’esthétique considérable. On passe en effet de ce que Thomas Pavel appelle un « art de l’éloignement » à un « art de la proximité » : au lieu d’émerveiller le lecteur en lui racontant des histoires éloignées dans le temps et parfois dans l’espace, mettant en mouvement des personnages éloignés sur le plan social et sur le plan de l’élévation morale, le roman de mœurs contemporaine se consacre à ce qui est le plus proche du lecteur : ici et maintenant. Il est assez assuré que ce parti exclut le merveilleux puisqu’il repose sur le principe que le lecteur « s’y reconnaisse », qu’il identifie éventuellement son pays et même sa ville, sa province, sa classe sociale, ses convictions et valeurs. Dans ces conditions, le rêve n’est certainement pas à la porte.

Vous aurez constaté que dans Mauprat, George Sand se tient dans une zone qui est celle du roman historique, plutôt que du roman de mœurs, tout en ouvrant son roman sur le présent puisque le premier narrateur du récit est supposé recueillir le témoignage de Mauprat dans l’année même de la publication de l’œuvre.

Le roman policier ?

Une petite chose nouvelle se dessine toutefois. On date ordinairement les débuts du roman policier de 1841, avec Une ténébreuse affaire de Balzac ; Poe crée, outre-Atlantique, le personnage de Dupin en 1842. Il se pourrait que Sand invente le roman policier sans qu’on l’ait jamais su jusqu’ici : une partie importante de l’intrigue de Mauprat est occupée par une enquête, suivie d’un procès (du chapitre 21 jusqu’à la fin).

Le genre s’annonçait avec le roman gothique anglais et avec le cycle consacré par Fenimore Cooper aux Bas-de-Cuir – le plus célèbre de ces romans est The Last of the Mohicans, 1826. Les Mohicans se repèrent à travers la plaine américaine en observant des signes même minuscules, des indices qui leur permettent de reconstituer in abstentia, par exemple, l’itinéraire d’un gibier et de le poursuivre.

On peut concevoir aussi que le fait divers, appréhendé plutôt comme une tragédie du pauvre, au moins une tragédie des temps démocratiques, s’insinue dans la littérature des années 1830 : qu’on pense à Stendhal exploitant l’affaire Berthet dans Le Rouge et le noir comme fera Flaubert de l’affaire Lafarge dans Madame Bovary. Néanmoins peut-on parler de fait divers à propos de l’attentat subi par Edmée ?

Ce qui est bien certain, c’est que ce texte pose une question de définition générique importante ; son hétérogénéité formelle pourrait être une manifestation des tensions à l’œuvre dans la conscience de Sand elle-même touchant à l’époque contemporaine. Voir ainsi ces quelques résumés de l’œuvre…

Édition N. Mozet, 4e de couverture :

Au seuil de sa vie, Bernard de Mauprat raconte l'amour. Celui qu'il a éprouvé pour sa cousine Edmée, la seule femme de sa vie, l'amour que celle-ci lui a donné et les épreuves qu'elle lui a fait subir avant de l'accepter pour époux. Mauprat est un roman d'éducation au sens plein du terme, puisque le jeune Bernard, séquestré par ces sortes de loups que sont ses oncles, ne sait même pas lire. George Sand profite de ce personnage exemplaire pour nous faire découvrir les multiples facettes de la parole humaine, à laquelle s'oppose plaisamment le petit chien de Marcasse, « muet de naissance », qui ne daigne pas aboyer... Du récit au plaidoyer, de la promesse à l'aveu, tous les types de discours, toutes les façons de communiquer figurent dans Mauprat. Dans ce roman, dont l'action se situe dans le Berry de la fin du XVIIIe siècle – et qui est plus une fable philosophique qu'un roman historique –, le récit nous fait sortir de la nuit féodale et nous emmène, à travers un détour par la guerre de libération des Etats-Unis, au seuil d'une modernité moins injuste. Mauprat est un roman optimiste et profondément rousseauiste.

Edition J.-P. Lacassagne, Folio

Les Mauprat : une famille de petits seigneurs berrichons, incultes et cruels, qui ne seraient pas déplacés dans un roman de Sade et perpétuent au dix-neuvième siècle les pires usages du monde féodal. À l'un d'eux, Bernard, on donne à violer sa cousine, Edmée. À force de courage, de grâce et de beauté, Edmée finira par dompter Bernard, par transformer la brute en homme véritable.

Roman « noir » et roman socialiste en partie inspiré par les idées de Pierre Leroux, Mauprat marque le début du combat de George Sand pour les droits de la femme. « Adieu les ignobles passions, écrit-elle alors, et l'imbécile métier de dupe ! Que le mensonge soit flétri et que l'esclavage féminin ait aussi son Spartacus. Je le serai ou je mourrai à la peine. »

(Il y a une erreur : l’intrigue du roman se déroule au dix-huitième et non au dix-neuvième siècle*.*)

Edition GF, Claude Sicard (extrait de l’introduction)

Car en définitive, c’est bien là ce qui importe : roman aux origines champêtres, roman d’aventures sur une trame historique, roman du passé aux intentions progressistes, roman noir et roman policier, roman de la chevalerie, Mauprat échappe à toute classification ; la véritable valeur qui constitue son unité profonde dépasse le temps et rejoint le poème de l’humanité (p. 20).

Résumé Wikipédia

(La fiche Wikipédia associée à George Sand est remarquablement complète et bien faite.)

Mauprat est un roman historique publié par la romancière George Sand en 1837. L'histoire se déroule pour la majeure partie dans le Berry à l'aube de la Révolution française au XVIIIe siècle. Il relate l'histoire d'un jeune garçon issu d'une famille de seigneurs cruels, les Mauprat, qui échappe peu à peu à son lourd héritage familial grâce à l'amour qu'il éprouve pour sa cousine, nettement plus civilisée que lui. L'œuvre recèle plusieurs aspects : si Mauprat est avant tout un roman d'amour et une histoire de famille, c'est aussi un roman d'éducation, une fable philosophique et un manifeste féminin.

D’après José-Luis Diaz (Bibliothèque de La Pléiade) :

Mauprat échappe aux qualificatifs ou les mérite tous : roman historique, familial, d'amour, d'aventures, noir, humanitaire, social...

Voilà certainement le cœur de la question posée par Mauprat, une fois admis que la question générique n’est pas exclusivement formelle mais qu’elle renvoie, loin de là, à une idée à la fois du roman et du monde (de la place de l’homme dans le monde).

Positions de George Sand

Son ami Flaubert le lui a reproché d’abondance, George Sand n’est pas une romancière « impersonnelle » : bien loin de là, elle inscrit dans son œuvre non seulement des éléments empruntés à sa propre existence, des préférences en matière de goût mais encore et peut-être surtout des idées. Idées que, par conséquent, il est assez nécessaire de connaître – et cela d’autant plus que Mauprat paraît à une époque décisive dans sa vie intellectuelle puisqu’elle s’oriente alors vers le socialisme.

Ces positions sont indissociables de ses origines, de son enfance et de son milieu, quant auxquels elle s’ouvre dans Histoire de ma vie. C’est à cette œuvre que j’emprunte l’essentiel de la section qui suit.

Positions intellectuelles et politiques

George Sand, née Amantine Aurore Lucile Dupin, est née le 1er juillet 1804 à Paris de Maurice Dupin de Francueil et de Sophie-Victoire Delaborde. Elle est, par son père, l'arrière-petite-fille du maréchal de France, Maurice de Saxe (1696-1750), et de ce fait apparentée à la famille royale (de la main gauche). Sa grand-mère paternelle fréquentait le milieu de Rousseau. (Voir le début d’Histoire de ma vie : « ma naissance à cheval, pour ainsi dire, sur deux classes » (Histoire de ma vie, II, 16).

Du côté de sa mère, elle a pour grand-père Antoine Delaborde, qui vendait des serins et des chardonnerets à Paris, sur le quai aux Oiseaux. Des deux côtés, le côté aristocratique et le côté populaire, sa famille est inquiétée sous la Terreur (bien noter que la Terreur est passée depuis seulement depuis vingt et un ans au moment de sa naissance et que ses effets sur sa famille la rendent encore presque actuelle).

Histoire de ma vie confirme l’intuition que peut susciter le rappel de cette double ascendance sociale : Sand tient à la fois de l’aristocratie et du peuple, plus précisément de la paysannerie dont non seulement elle est issue mais qu’elle observe à Nohant – dans une certaine mesure, le portrait qu’elle dresse de sa grand-mère paternelle la montre en paysanne superlative, attachée comme le peuple à la terre et enracinée, en réalité, dans un système de pensée à la fois patriarcale et paternaliste. Le prénom de George que s’est choisi la romancière renvoie (comme géographie, géologie, géométrie) à la terre, il signifie travailleur de la terre, soit paysan. La romancière déclare dans Histoire de ma vie avoir trouvé à ce prénom une consonance berrichonne (ce qui ne laisse pas de m’étonner puisque ce prénom est d’origine grecque).

La grand-mère de Sand, comme la plupart des représentants de sa caste, est profondément croyante, ce qui la prédispose à la charité, à la considération des plus faibles. Intelligente et cultivée, curieuse, elle est aussi sensible à ce qu’on appelait alors « les idées nouvelles » et, par conséquent, disposée à accueillir la Révolution avec calme et même bienveillance ; voyez plutôt ce début de chapitre d’Histoire de ma vie :

Comment les aristocrates ont préparé la Révolution ; les Lumières et l’esprit de la Ligue

Quand la révolution commença à gronder, ma grand’mère, comme les aristocrates éclairés de son temps, la vit approcher sans terreur.

Elle était trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour ne pas haïr les abus de la cour. Elle était même des plus ardentes contre la coterie de la reine, et j’ai trouvé des cartons pleins de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et colportaient ces libelles (I, 3, t. I, p. 55 – je cite en Pléiade).

Bien plus, et Sand la suit également sur ce chemin, sa foi chrétienne la prédispose aussi à admettre au moins le principe d’une égalité des hommes aux yeux de Dieu ; on lit encore dans Histoire de ma vie :

À mes yeux, la révolution est une des phases actives de la vie évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures, pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C’est la lutte violente du principe de l’égalité prêché par Jésus, et passant, tantôt comme un flambeau radieux, tantôt comme une torche ardente, de main en main, jusqu’à nos jours, contre le vieux monde païen, qui n’est pas détruit, qui ne le sera pas de longtemps, malgré la mission du Christ et tant d’autres missions divines, malgré tant de bûchers, d’échafauds et de martyrs (ibid., p. 57).

C’est l’une des idées qui soutiendront le mouvement socialiste qui conduit à la révolution de 1848 et que Flaubert raille ironiquement, et même cruellement, dans L’Education sentimentale. Je souligne le fait d’autant plus fermement que Sand a été, pendant la période de conception de ce roman, l’une des plus précieuses sources de l’écrivain touchant aux idées révolutionnaires de l’époque. Vous vous souvenez peut-être que le christianisme confus de 48 est facétieusement représenté dans L’Éducation sentimentale par l’immonde tableau de Pellerin, représentant « la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle traversait une forêt vierge » – merveilleuse (comique !!) conjonction de la religion, du progrès technique et du colonialisme…

Dans la précédente citation relative à l’accueil de la Révolution par sa grand-mère, Sand mentionne les noms de Voltaire et de Rousseau. Le portrait de La Marche présenté dans Mauprat a tôt fait de nous convaincre, parmi bien d’autres éléments disséminés dans l’œuvre de l’écrivaine, que sa préférence va indiscutablement à Rousseau ; voyez plutôt ce portrait contrasté du jeune homme :

Elle ignorait son mérite comme je l’ignorais moi-même à cette époque où, brute avide, je ne voyais que par les yeux du corps et croyais ne l’aimer que parce qu’elle était belle. Il faut dire aussi que son fiancé, M. de La Marche, ne la comprenait guère mieux. Il avait développé la pâle intelligence dont il était doué à la froide école de Voltaire et d’Helvétius. Edmée avait allumé sa vaste intelligence aux brûlantes déclarations de Jean-Jacques. Un temps est venu où j’ai compris Edmée ; le temps où de La Marche l’aurait comprise ne fût jamais arrivé (p. 154).

Il va de soi, et un autre portrait, celui de l’abbé Aubert, le confirme dans le roman, que la pensée de Rousseau, telle qu’elle se déroule dans la Profession de foi d’un vicaire savoyard, est plus sensible à une chrétienne que celle de Voltaire et que, même, elle constitue une possible passerelle de ses convictions aristocratiques et une pensée démocratique – je rappelle que c’est Robespierre qui a fait transférer les cendres de Rousseau au Panthéon en 1794, soit en pleine Terreur, et qu’il a au moins cru exprimer sa fidélité à cette pensée à travers l’instauration pourtant assez incongrue pour nous du culte de l’Être suprême.

Je précise par la même occasion (vous trouverez aussi le détail de mon analyse dans le même article) que, si TOUS les écrivains de l’époque ont fortement subi la fascination de l’œuvre de Rousseau, il y a cependant eu sécession : Michelet et Flaubert lui imputent en effet les malheurs du siècle et affirment volontiers que, si l’on avait suivi le chemin de Voltaire, c’est-à-dire celui de la vérité et de la justice, au lieu de s’empêtrer avec Rousseau dans les ambiguïtés de la fraternité, lesdits malheurs auraient pu être évités (en l’occurrence : 48, suivi de l’Empire, puis la Commune de 71, suivie d’un début de Troisième République méchamment autoritaire).

On reconnaîtra par conséquent une certaine logique dans l’évolution intellectuelle d’Edmée de Mauprat, éperdue lectrice de Rousseau ; voici ce que déclare Mauprat à la fin du roman :

Elle resta fidèle à ses idées d’égalité absolue. Au temps où les actes de la Montagne irritaient et désespéraient l’abbé, elle lui fit généreusement le sacrifice de ses élans patriotiques, et eut la délicatesse de ne jamais prononcer devant lui certains noms qui le faisaient frémir, et qu’elle vénérait avec une sorte de persuasion que je n’ai jamais vue chez aucune femme (p. 431).

Sand a manifestement la même délicatesse avec ses lecteurs qu’Edmée avec l’abbé : elle nous épargne aussi quelques noms à faire frémir, comme ceux de Robespierre, de Saint-Just ou de Danton. Est-il utile de préciser, en effet, qu’elle partage les admirations politiques de son héroïne ? Dans les années 1830, on conçoit cependant qu’elle ne s’étende guère sur ce sujet, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas fort populaire.

Tristesses du Nouveau Régime

Il est tout à fait nécessaire, avant d’aller plus avant, de faire le point sur la période dans laquelle Sand compose son roman, bien qu’elle n’y dise à peu près rien de la monarchie de Juillet en-dehors de cette petite notation :

Ce Bernard est l’un des hommes les plus estimés du pays ; il habite une jolie maison de campagne vers Châteauroux, en pays de plaine (p. 37).

Rien ici de bien spectaculaire, me direz-vous ! sinon que l’abandon du château désormais éventré de la Roche-Mauprat pour une « jolie maison de campagne vers Châteauroux » signifie que, du statut de seigneur de la contrée, Mauprat est passé à celui de notable, à celui de bourgeois.

Je vous l’ai déjà dit, la construction du récit fictivement mené par Bernard de Mauprat en 1837 pour raconter principalement des événements de son existence survenus dans les années 1770, ainsi que l’idéologie qui baigne ce récit du fait de l’aimantation des personnages par la figure d’Edmée, produit pour effet que la Révolution de 1789 y apparaît comme une ligne enjambée par la narration mais aussi comme un horizon rétrospectif, la promesse rétrospective d’une aurore. C’est bien du reste ce qu’exprime le surnom de Patience, installé dans l’attente et l’espoir qu’advienne, au moins à la mesure de la France, une nouvelle ère plus heureuse.

Or le XIXe siècle est condamné à une forme de contradiction très difficile à réduire. L’une des plus remarquables conséquences de la Révolution a résidé dans la nécessité à laquelle elle contraignait de prendre dorénavant l’Histoire en considération, jusqu’à y reconnaître la forme moderne du destin ; elle a fait couler le sang d’abondance tout en exhibant un aspect théorique (je pense aux discours de la Terreur mais aussi, plus simplement, à la réforme des mesures), au point d’insinuer durablement dans les consciences l’impression que toute réalité tendait à se défaire ou se scinder, à se dissocier d’elle-même, et laissait apparaître l’agitation de puissances obscures et difficiles à maîtriser – c’est le « mal du siècle ».

Dans les années qui l’ont suivie, cette profonde altération du rapport des hommes au réel s’est aggravée doublement, parce que le peuple, s’étant bientôt vu confisquer la République et se révélant malheureusement en 1830, n’a cessé jusqu’en 1871 de recommencer l’événement, tandis que les tenants de la royauté s’acharnaient à « fermer l’abîme » (suivant la formule de la Charte) : la Révolution formait le socle du siècle mais elle faisait l’objet d’un déni, soit qu’on affirme son inachèvement, soit qu’à force de la redouter on l’enfouisse au plus profond des mémoires, dans « l’abîme ». Dans un cas comme dans l’autre, qu’on la refoule ou qu’on l’appelle, elle devenait spectrale et déterminait un présent fracturé.

Sand n’échappe pas plus que quiconque à cette situation difficile à soutenir sur un plan ne serait-ce que logique mais aussi sur le plan de la sensibilité. A l’heure où elle conçoit Mauprat, autour de 1836, elle sait très bien que, d’une certaine façon, la Révolution n’a pas tout à fait eu lieu, au moins qu’on a essayé de la recommencer plusieurs fois sans y parvenir et que les espérances de 89 ont été trahies.

Je ne vais pas vous faire un cours d’Histoire mais il faut rappeler quelques points importants. Les journées de juillet 1830 ont à la fois exprimé et élargi un clivage entre la bourgeoisie et le peuple, qui commence alors à se donner une identité politique qu’il n’avait pas plus tôt. Cette révolution, qui a eu lieu pendant les vacances des écrivains et a donc eu fort peu de témoins éloquents (le mois de juillet ! Sand est alors à Nohant) pouvait à quelques égards passer inaperçue puisqu’elle plaçait à la tête du pays un Orléans au lieu d’un Bourbon, ce qui peut paraître bien mince.

Elle fit en réalité bien plus, ce qu’exprime le titre de « Roi des Français » que se donna Louis-Philippe au lieu de « Roi de France », en se présentant comme un homme parmi d’autres hommes : la révolution de 1830 a dépouillé la royauté de ses symboles, elle a confirmé la disparition de la féodalité (d’où la possibilité pour Sand de penser Mauprat) et officiellement institué le règne de la bourgeoisie. On peut poser que, d’une certaine façon, à partir de 1830, Sand comme Mauprat devient une bourgeoise, comme tous les écrivains de son temps, et qu’elle appartient désormais à une classe qu’elle méprise et contre laquelle elle ne peut combattre que de l’intérieur. Cette tension est une douleur, bien sûr, et par conséquent l’objet d’une forme de négociation de beaucoup d’écrivains avec soi-même.

À quelques égards, on peut estimer que les Trois Glorieuses visaient à parachever la Révolution de 1789, elle-même bourgeoise, en même temps qu’elles entérinaient l’inachèvement plus ou moins impensé de ladite Révolution, puisqu’il apparaissait avec clarté que la condition du peuple n’avait guère évolué depuis l’Ancien Régime. La manière qu’a trouvée Sand de rester une aristocrate (contre le système féodal et contre la bourgeoisie, en même temps) a été d’embrasser le parti du peuple, de devenir socialiste – ce qui explique évidemment les ambiguïtés du socialisme en question et l’indécision générale qui caractérise ses partis pris aussi bien que les formes littéraires où ceux-ci s’extravasent. Cette orientation vers le socialisme se dessine à la veille de concevoir Mauprat, à la faveur des rencontres de Lamennais, Pierre Leroux et Michel de Bourges.

Depuis la Révolution que Sand présente rétrospectivement comme une si belle promesse, peut-être dans la confuse intention de refaire l’Histoire, il y a donc eu Juillet 1830 ; il y a eu en février 1831 le sac de Saint-Germain l’Auxerrois ; en juin 1832, la tentative d’insurrection populaire déclenchée au moment des funérailles du général Lamarque (le cœur des Misérables de Hugo, ce n’est pas un hasard) ; en février 1834, à Lyon, le début de la grève des Canuts et bientôt sa répression, avec le procès à l’occasion duquel elle a rencontré Lamennais et Michel de Bourges, rencontres capitales. L’idée de peuple se précise et le peuple lui-même s’impose comme (je cite Pierre Leroux) « ce personnage nouveau et imprévu » dont elle concentre bientôt l’essence idéale dans le personnage de Patience. Pour le dire autrement : Sand sait bien et même très bien que l’horizon rêvé n’en est pas un, et même que sa qualité d’être « à cheval » sur deux mondes ne favorise pas la netteté dans les partis qu’elle prend.

L’autre point est que la Révolution a ouvert à la fois le règne de la sécheresse, sur le plan esthétique, et celui des intérêts, du primat de l’économie qui s’accroît d’une manière spectaculaire sous la monarchie de Juillet : rien de bien beau là-dedans et Sand ne peut pas s’y adapter aisément. Son mouvement à elle est de préserver autant que possible le merveilleux de son enfance, le merveilleux attaché à la fois à son éducation aristocratique (où le beau est une valeur) et à son éducation populaire (les croyances du Berry, les fadets, l’enchantement des paysages – le côté du peuple, donc, qui n’est pas si éloigné du côté aristocratique : tous gens de la terre…). On comprend bien que, dès, lors, elle tende à penser le présent d’une manière qui peut sembler anachronique. Cela produit son effet sur les formes, qui sont toujours symboliques.

Considérations historiques

La révolution de 1830 a été déterminée par les ordonnances de Saint-Cloud, par lesquelles Charles X pensait se prémunir contre l’éventualité d’une victoire des libéraux sur les ultras lors de nouvelles élections à l’Assemblée. La première de ces ordonnances suspend la liberté de la presse, la deuxième dissout la Chambre des députés (qui ne s’est alors pas même encore réunie depuis les élections de mai), la troisième élève le sens électoral afin d’écarter une partie de la bourgeoisie commerçante et industrielle, d’opinion plus souvent libérale ; la quatrième convoque les collèges électoraux pour septembre et les deux dernières affichent les nominations d’ultras (ultra-légitimistes) aux postes de conseillers d’État. Tandis que les députés libéraux s’interrogent sur une manière de répondre aux ordonnances, des émeutes éclatent dans Paris – c’est-à-dire que se dessine immédiatement une scission entre la bourgeoisie et le peuple ; l’armée intervient et les barricades se multiplient dès le 27 juillet, Charles X ripostant le lendemain par la déclaration de l’état de siège. Le 29, la révolution populaire semble l’avoir emporté mais elle est bientôt confisquée, dès le 30 et le 31, par les députés et les journalistes libéraux : la bourgeoisie a profité de la révolte du peuple, elle a écarté la possibilité que soit établie une république et elle installe sur le trône Louis-Philippe d’Orléans, sous prétexte qu’il est (en qualité de fils de Philippe-Égalité, qui avait voté la mort de Louis XVI) dévoué à la Révolution. C’est La Fayette qui, en donnant une accolade à Louis-Philippe sur le balcon de l’hôtel de ville établit celui-ci sur le trône en sacrifiant l’idée de république.

1830 passe ainsi inaperçu, semble-t-il, mais il est bien remarquable que Hugo et Michelet aient tous les deux, en dépit de leur silence sur le moment, affirmé qu’il était le point de départ de leur réflexion et de leur engagement politique, parce qu’il leur a révélé le peuple. Michelet : « J’ai commencé à être, c’est-à-dire à écrire, à la fin de 1830 ». Remarquable aussi que, même si elle ne relève pas elle-même de rapport de causalité dans cet événement, Sand se consacre à l’écriture à partir de 1831. Je pense enfin qu’il existe un lien étroit entre 1830 et l’ère du désenchantement qu’évoquait Balzac à propos de Le Rouge et le Noir en particulier (Le Rouge et le Noir qui date de 1830 et porte en sous-titre « Chronique de 1830 ») et qui s’exprime spécialement par le recours à l’ironie : les symboles se sont vidés de leur sens, les valeurs paraissent bien fragiles depuis qu’on a assisté à une intronisation « absurde », selon Vigny, et dérisoire, par un général d’opérette (La Fayette) en uniforme de fantaisie. Sur ce sujet, voyez :

Fizaine Jean-Claude Fizaine, « Les Romantismes et la révolution de juillet », Romantisme, 1980, n°28-29. Mille huit cent trente, p. 29-46.

DOI : https://doi.org/10.3406/roman.1980.5341

www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1980_num_10_28_5341

J’ajoute qu’il y a un rapport entre cette sensation de vide de l’Histoire qui s’impose en 1830 (pour s’aggraver en juin 1848) et les représentations de Louis-Philippe en poire qui se multiplient dès 1831 à l’instigation du caricaturiste Philipon : derrière le fruit, comme l’a montré Nathalie Preiss dans son ouvrage sur la blague, se profile la poire à lavements, précisément un instrument à faire le vide. Je rappelle au passage que la blague est une enveloppe en vessie de porc, destinée à contenir du tabac, qui crève quand on la gonfle comme un plus actuel ballon de baudruche.

Le vide, l’ironie ou le sarcasme, le sentiment de l’absurde : voilà qui commence à dessiner le paysage de la « modernité » (Baudelaire, Flaubert, toujours…) et contre quoi George Sand s’arcboute de toutes ses forces ; d’où ce curieux roman à cette date.

Des émeutes républicaines secoueront le pays pendant toute la durée de la monarchie de Juillet, dont on comprend qu’elle a consolidé la bourgeoisie au pouvoir en même temps qu’elle donnait (malgré elle !) existence au peuple, qui commence alors à se constituer comme une nouvelle entité politique (ce que Ballanche appelle « le Sphinx spontané des barricades »). Si invisible qu’elle ait paru, la révolution de 1830 donne ainsi officiellement naissance à une nouvelle ère où les symboles de la royauté disparaissent : une ère dominée par les intérêts matériels tandis que se creuse le sentiment d’inégalité entre les classes.

À propos des funérailles du général Lamarque, Sand écrit, dans Histoire de ma vie :

À voir l’appareil des forces développées par le gouvernement, on ne se doutait guère qu’il s’agissait de réduire une poignée d’hommes décidés à mourir.

Il est vrai qu’une nouvelle révolution pouvait sortir de cet acte d’héroïsme désespéré : l’empire pour le duc de Reichstadt et la monarchie pour le duc de Bordeaux, aussi bien que la république pour le peuple. Tous les partis avaient, comme de coutume, préparé l’événement, et ils en convoitaient le profit ; mais quand il fut démontré que ce profit, c’était la mort sur les barricades, les partis s’éclipsèrent, et le martyre de l’héroïsme s’accomplit à la face de Paris consterné d’une telle victoire.

Ce qui domine ici, c’est le sentiment d’une vacance, d’un non-sens, voire d’un arrêt de l’Histoire.

Sand au lendemain de 1830

La romancière comprend bien vite que les espérances placées dans la révolution ont été trompées et que s’ouvre même une ère pire que la précédente. Elle-même est, pendant un temps, touchée par ce que Balzac appellera le « désenchantement » :

Qu’on se figure une personne arrivée jusqu’à l’âge de trente ans sans avoir ouvert les yeux sur la réalité, et douée pourtant de très bons yeux pour tout voir ; une personne austère et sérieuse au fond de l’âme, qui s’est laissé bercer et endormir si longtemps par des rêves poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l’illusion d’un renoncement absolu à tous les intérêts de la vie générale, et qui, tout à coup frappée du spectacle étrange de cette vie générale, l’embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force d’une jeunesse pure et d’une conscience saine !

Et ce moment où j’ouvrais les yeux était solennel dans l’histoire. La république rêvée en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et à l’holocauste du cloître Saint-Méry. Le choléra venait de décimer le monde. Le saint-simonisme, qui avait donné aux imaginations un moment d’élan, était frappé de persécution et avortait, sans avoir tranché la grande question de l’amour, et même, selon moi, après l’avoir un peu souillée. L’art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables, le berceau de sa réforme romantique. Le temps était à l’épouvante et à l’ironie, à la consternation et à l’impudence, les uns pleurant sur la ruine de leurs généreuses illusions, les autres riant sur les premiers échelons d’un triomphe impur ; personne ne croyant plus à rien, les uns par découragement, les autres par athéisme.

Rien dans mes anciennes croyances ne s’était assez nettement formulé en moi, au point de vue social, pour m’aider à lutter contre ce cataclysme où s’inaugurait le règne de la matière, et je ne trouvais pas dans les idées républicaines et socialistes du moment une lumière suffisante pour combattre les ténèbres que Mammon soufflait ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rêve de la Divinité toute-puissante, mais non plus tout amour, puisqu’elle abandonnait la race humaine à sa propre perversité ou à sa propre démence (Histoire de ma vie, V, 2 ; t. II, p. 195-196).

Il s’agit bien ici de « désenchantement ». J’en viens à deux points plus personnels, plus intimes.

C’est en 1830 et 1831, d’après Histoire de ma vie, que Sand commence à éprouver le besoin de se libérer de sa dépendance, financière en particulier, à l’égard de son mari et qu’elle commence à envisager des moyens de subsistance personnelle qui l’orientent bientôt du côté de la littérature. Cette manière de révélation est contemporaine de la prise de conscience politique qui commence à se faire jour en elle et je pense que les deux sont liées entre elles – d’autant plus qu’elle se rappelle alors ses origines populaires :

Dès avant mon mariage j'avais senti que ma situation dans la vie, ma petite fortune, ma liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de commander à un certain nombre d'êtres humains, paysans et domestiques, enfin mon rôle d'héritière et de châtelaine, malgré ses minces proportions et son imperceptible importance, était contraire à mon goût, à ma logique, à mes facultés. Que l'on se rappelle comment la pauvreté de ma mère, qui l'avait séparée de moi, avait agi sur ma petite cervelle et sur mon pauvre cœur d'enfant ; comment j'avais, dans mon for intérieur, repoussé l'héritage, et projeté longtemps de fuir le bien-être pour le travail (IV, 12 ; t. II, p. 101).

Voilà qui coïncide avec le surgissement, dans l’espace public, d’une conscience politique du peuple.

Il me semble pertinent d’ajouter à cette place que, lors du procès en séparation, qu’elle évoque dans la notice datée de 1851, Sand a réfléchi à ce que c’est que le lien conjugal, qu’elle semble regarder comme fragilisé constitutivement par l’effet de l’époque :

J'étais fatiguée de mes propres pensées qui, pour la première fois avaient embrassé la question du mariage d'une manière générale assez lucide. Jamais, je le jure, je n'avais senti aussi vivement la sainteté du pacte conjugal et les causes de sa fragilité dans nos mœurs que dans cette crise où je me voyais en cause moi-même (Histoire de ma vie, V, 10 ; t. I, p. 383).

Où je relève l’affirmation que l’époque pèse sur le mariage, voire qu’elle contrevient à la possibilité que celui-ci se maintienne dans ce qu’elle appelle sa sainteté. C’est peut-être l’effet de l’évidement des symboles, consécutif à la révolution de Juillet, que j’ai déjà évoqué, en même temps qu’à la montée des intérêts matériels. Elle y revient au chapitre suivant de son autobiographie :

[…] le mariage doit être rendu aussi indissoluble que possible ; car, pour mener une barque aussi fragile que la sécurité d'une famille sur les flots rétifs de notre société, ce n'est pas trop d'un homme et d'une femme, un père et une mère se partageant la tâche, chacun selon sa capacité.

Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition d'être volontaire, il faut la rendre possible.

Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la religion de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez fait une belle découverte (t. II, p. 406-407).

La parfaite union d’Edmée et de Mauprat constitue donc bien pour elle un idéal plus qu’enviable mais aussi une impossibilité dans le temps qui est le sien. Une manière d’utopie affleure dans le roman – c’est vérifiable aussi quand on examine le devenir de Patience.

Suite des troubles, insurrections et barricades

La plus importante insurrection, dans le contexte de la conception de Mauprat, est la seconde insurrection des canuts de Lyon, le 9 avril 1834, qui se propage dans plusieurs grandes villes et fait l’objet à Paris, en particulier, d’une répression féroce.

La promulgation en février d’une loi soumettant à autorisation l’activité des crieurs publics (une atteinte à la liberté d’expression ; vous vous souvenez que les journées de Juillet avaient elles-mêmes été une révolte contre la restriction de la liberté d’expression imposée par le gouvernement de Charles X) avait déjà suscité des insurrections ponctuelles. En avril était votée une autre loi, durcissant la répression des associations non autorisées, dans le but de maîtriser l’action de la Société des Droits de l’homme.

Le 5 mai 1835 commence le procès des canuts, devant la Chambre des Pairs. Les incidents se multiplient, les républicains (parmi lesquels, au premier chef, l’avocat Michel de Bourges) essayant d’en faire l’occasion d’une grande propagande politique. Le 28 juillet de la même année a lieu l’attentat de Fieschi contre le roi, attentat qui coûte la vie au général Mortier et à une dizaine d’autres victimes. Ces deux événements, le procès des canuts et l’attentat, contribuent lourdement à déconsidérer les républicains dans l’opinion, qui agite le spectre de la Terreur.

Lamennais

Le procès des canuts a été l’occasion de la rencontre de George Sand (en avril et en mai 1835) avec Lamennais et Michel de Bourges, qui les défendaient. À cette époque, Lamennais a rompu avec le Vatican, son ouvrage Paroles d’un croyant ayant été interdit par le pape l’année précédente. Sa pensée procède bien sûr du christianisme mais aussi de celle de Rousseau, en particulier de la Confession d’un vicaire savoyard (œuvre mentionnée dans Mauprat, qui nourrit l’abbé Aubert, Patience et, derrière eux, Edmée) ; il a développé une forme de messianisme dont le héros est le peuple et il développe une conception de l’Histoire dominée par la notion de volonté, opposée à celle de fatalité : on en trouve trace aux dernières pages du roman, dans ce qui en constituerait même la morale et qui tient au refus de « la consécration du principe de fatalité ». Lamennais écrivait, dans un article de La Revue des deux mondes (juillet 1834) que Sand a pu lire :

Deux doctrines, deux systèmes se disputent aujourd’hui l’empire du monde, la doctrine de la liberté et la doctrine de l’absolutisme ; le système qui donne à la société le droit pour fondement, et celui qui la livre à la force brutale. Les destinées futures de l’humanité dépendront du triomphe de l’un ou de l’autre. Si la victoire reste à la force brutale, courbés vers la terre comme les animaux, mornes, muets, haletants, les hommes, hâtés par le fouet du maître, s’en iront mouillant de leur sueur et de leurs larmes les rudes sillons qu’il leur faudra creuser, sans autre espérance que d’enfouir sous la dernière glèbe le sanglant fardeau de leur misère. Si, au contraire, le droit l’emporte, le genre humain marchera dans ses voies, la tête haute, le front serein, l’œil fixé sur l’avenir, sanctuaire radieux ou la Providence a déposé les biens promis à ses efforts persévérants. La lutte engagée entre ces deux systèmes devient chaque jour plus vive. D’un côté, sont les peuples épuisés de souffrance et de patience, ardents de désir et d’espoir, émus jusqu’au fond des entrailles par l’instinct longtemps endormi de tout ce qui fait la dignité et la grandeur de l’homme, puissants de leur foi en la justice, de leur amour pour la liberté, qui, bien comprise, est l’ordre véritable, de leur volonté ferme de la conquérir ; de l’autre, sont les pouvoirs absolus avec leurs soldats et leurs agents de toute sorte, les ressources publiques, l’or, le crédit, et les innombrables avantages d’une organisation dont les éléments se tiennent, s’enchaînent, s’appuient les uns les autres, tandis qu’en dehors d’elle et par elle tout est isolé, comprimé, n’a de mouvement qu’entre les sabres de deux gendarmes, de parole qu’entre les oreilles de deux espions.

C’est là précisément l’objet de Mauprat, dont le héros incarne pendant longtemps le système de la force brutale, de la féodalité, de l’absolutisme, tandis qu’Edmée se trouve du côté de la liberté, du droit, de la marche vers la république.

À cette heure, l’opposition entre fatalité et volonté, ou liberté, occupe une place majeure dans de nombreux discours. Ballanche écrit : « la lutte du principe volitif et du principe fatal va recommencer entre la France et l’Europe ». Notre-Dame de Paris, qui sort de la révolution de 1830, oppose dans le fameux chapitre « Ceci tuera cela » le principe de progrès sur celui de fatalité, associé à l’idée de féodalité. Sand s’en fait l’écho à la fin de Mauprat, dans ce qui nous est donné comme la morale de cette histoire consolante du fait de ses « conclusions » (souvenez-vous, p. 37 : « une narration si noire ; mais, dans l’impression qu’elle m’a faite, il se mêle quelque chose de si consolant, et, si j’ose m’exprimer ainsi, de si sain à l’âme, que vous m’excuserez, j’espère en faveur des conclusions ») :

Ne croyez pas trop à la phrénologie ; car j’ai la bosse du meurtre très développée, et, comme disait Edmée dans ses jours de gaieté mélancolique, on tue de naissance dans notre famille. Ne croyez pas à la fatalité, ou du moins n’exhortez personne à s’y abandonner. Voilà la morale de mon histoire (p. 432).

L’histoire de Bernard de Mauprat est en effet supposée prouver que l’homme est perfectible, qu’à la condition d’être éduqué (par l’amour) il peut accéder, malgré la brutalité de ses instincts, au raffinement de la civilisation. Plus précisément, dans le contexte que je tente de vous présenter, la fatalité évoquée par George Sand est celle de la féodalité, à laquelle s’oppose la volonté ou le progrès, soit la marche vers la liberté. J’insiste : l’opposition entre fatalité et volonté est essentiellement politique ; il en va d’une interprétation de la Révolution.

Il est bien sûr remarquable que, pour l’édition de 1852, Sand ait éprouvé le besoin de développer la morale de son histoire en reprenant : « Ne croyez à aucune fatalité absolue et nécessaire », « le grand problème à résoudre, c’est de trouver l’éducation qui convient à chaque être en particulier », soit l’éducation qui permet de vaincre les instincts. Relevez enfin que la raison de l’opposition de Sand (comme de Hugo ou d’Eugène Sue) à la peine de mort tire son origine de la conviction que l’homme est perfectible et que symétriquement « le ciel » n’a rien d’« implacable » ; pour le formuler autrement : la doctrine de la fatalité est impie tandis que la croyance dans le progrès est une manière d’honorer Dieu en admettant l’existence de la grâce. Le républicanisme de Sand est très étroitement articulé à sa foi religieuse.

Dans Histoire de ma vie, elle évoque même son « communisme », à l’époque où elle était enfant, en mettant l’accent sur ce que celui-ci tenait de sa foi religieuse, de ses croyances dans l’égalité et la fraternité :

il est certain que je me jetai par réaction dans le communisme le plus aveugle et le plus absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom à mon utopie, je crois que le mot n’avait pas encore été créé ; mais je décrétai en moi-même que l’égalité des fortunes et des conditions était la loi de Dieu, et que tout ce que la fortune donnait à l’un, elle le volait à l’autre. J’en demande bien pardon à la société présente, mais cela m’entra dans la tête à l’âge de douze ans, et n’en sortit plus que pour se modifier en se conformant aux nécessités morales des faits accomplis. L’idéal resta pour moi dans un rêve de fraternité paradisiaque, et lorsque je devins catholique plus tard, ce rêve s’appuya sur la logique de l’Évangile. J’y reviendrai (Histoire de ma vie, III, 9 ; t. I, p. 824).

Suivant Lamennais, « Ce n’est pas en un jour que peut s’accomplir la grande régénération sociale vers laquelle s’avance le genre humain » et Fizaine commente : le mot régénération « permet de maquiller la violence du désespoir en une attente de l’avenir ». Il me semble que c’est là précisément la position de George Sand, qui en vient à représenter 89 comme le symbole d’une véritable révolution, en passant par-dessus (puisqu’elle l’enjambe !) sa réalité historique et le chagrin politique qui l’habite en 1836 et 1837. Fizaine parle encore de « l’atroce déception de 1830, avec la retombée d’un espoir fou dans la liberté » et il relève dans 1830 « un événement d’autant plus présent qu’il n’est pas reconnu, ni nommé : l’avènement réussi de la bourgeoisie dans l’acte manqué, une répétition parodique du régicide originel ». La réflexion de Sand est celle de son temps quoique la réponse formelle qu’elle donne aux questions qu’elle se pose comporte quelque chose d’anachronique.

Michel de Bourges

Michel de Bourges, avocat, fils d’un républicain massacré en 1797 et lui-même passionnément engagé pour la République, d’une manière que Sand présente comme fanatique mais aussi héroïque, a défendu les Canuts – ce fut l’occasion de sa rencontre, bientôt amoureuse, avec la romancière. Le roman de 1835 intitulé Simon, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’il brosse un tableau sombre de l’époque, était inspiré par sa figure, qu’on retrouve (sous le nom d’Everard) dans les Lettres d’un voyageur (œuvre contemporaine de Mauprat) et dans Histoire de ma vie. Sand résiste à ses convictions mais il n’en demeure pas moins qu’elle reçoit à son contact sa première véritable éducation à la démocratie, qui la marque profondément. Michel de Bourges sera aussi son propre avocat dans le procès en séparation d’avec son mari Casimir Dudevant. Voyez ce passage d’Histoire de ma vie où, après avoir cité Louis Blanc, elle évoque Michel de Bourges :

Ils avaient pour eux [les Canuts et leurs défenseurs, les républicains], chez une nation généreuse, toutes les sortes de puissance : le courage, la défaite et le malheur. Époque orageuse et pourtant regrettable ! Comme le sang bouillonnait alors dans nos veines ! Comme nous nous sentions vivre ! Comme elle était bien ce que Dieu l'a faite, cette nation française qui périra sans doute le jour où lui manqueront tout à fait les émotions élevées ! Les politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur des sociétés : ils ont raison ; il faut être fort pour diriger la force. Et voilà pourquoi les hommes d'État médiocres s'attachent à énerver un peuple. Ils le font à leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne s'étudient point à éteindre les passions d'un grand peuple ; car ils ont à les féconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernière maladie d'une société qui s'en va. »

Cette page me semble avoir été écrite pour moi, tant elle résume ce qui se passait en moi et autour de moi. J'étais, dans mon petit être, l'expression de cette société qui s'en allait, et l'homme de génie qui, au lieu de me montrer le repos et le bonheur dans l'étouffement des préoccupations immédiates, s'attachait à m'émouvoir pour me diriger, c'était Everard, expression lui-même du trouble généreux des passions, des idées et des erreurs du moment (Histoire de ma vie, V, 8 ; t. II, p. 329-330).

Un peu plus loin, dans le même chapitre :

Le charme de sa parole me retenait des heures entières, moi que la parole fatigue extrêmement, et j'étais dominée aussi par un vif désir de partager cette passion politique, cette foi au salut général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine rénovation sociale, qui semblaient devoir transformer en apôtres, même les plus humbles d'entre nous (p. 331-332).

Pierre Leroux

La troisième rencontre essentielle, à la même époque, aura été celle de Pierre Leroux, ouvrier typographe, saint-simonien et robespierriste, fondateur du journal Le Globe, qui à partir de 1830 s’engage avec une conviction grandissante, d’ordre mystique aussi, en faveur du peuple. Pierre Leroux croit au progrès et ses engagements politiques sont soutenus par sa foi dans la morale des évangiles. L’une de ses grandes préoccupations, transmise à la romancière, est celle de la responsabilité de l’écrivain face à son public ; je veux dire par là que Leroux est pour quelque chose dans l’expression par Sand de ses idées morales et politiques dans les romans qu’elle compose à partir du milieu des années 1830.

Dans un intéressant passage d’Histoire de ma vie (III, 8), elle évoque un aspect de l’enseignement qu’elle a reçu de Pierre Leroux touchant à l’Histoire, enseignement qui forme en partie une justification de ce qu’elle a conçu dans Mauprat :

Aujourd’hui l’étude de l’histoire peut être la théorie du progrès ; elle peut tracer une ligne grandiose à laquelle viennent se rattacher toutes les lignes jusqu’alors éparses et brisées. Elle nous fait assister à l’enfance de l’humanité, à son développement, à ses essais, à ses efforts, à ses conquêtes successives, et ses déviations mêmes, aboutissant fatalement à un retour qui le place sur la ligne de l’avenir, ne font que confirmer la loi qui la pousse et l’entraîne (Pléiade, p. I, p. 800).

Où nous retrouvons le mot fatalité, pris cette fois dans une syntaxe qui l’arrache à la pensée de la féodalité : Sand, et Leroux derrière elle, retournent l’usage ordinaire du mot pour l’associer à un autre ordinairement présenté comme son antonyme, progrès : il y aurait une fatalité du progrès.

Se dégage aussi, associée à la pensée du progrès, l’idée d’une analogie entre l’évolution d’un individu et l’évolution d’une société, qui autorise la suggestion que l’itinéraire de Mauprat renvoie à celui de la France féodale accédant peu à peu à cet état meilleur que serait la démocratie, rendue implicitement présente dans le roman à travers l’exposé des idées d’Edmée et l’instauration par la romancière de l’heureux horizon de la Révolution (si décevantes aient été les suites de celle-ci pour les hommes et les femmes de la monarchie de Juillet).

La conception du roman

Sand a composé dans toute sa vie à peu près soixante-dix romans, d’inspirations variées (les catégories que je cite peuvent se croiser) ; principalement des romans de l’artiste, de la passion amoureuse, de l’Italie, historiques, fantastiques, humanitaires et aussi de simples contes d’inspiration éventuellement régionale.

Elle pratique peu le roman de mœurs contemporaines, sinon dans le cadre d’études de la position de la femme (Indiana, Lélia…). Ses romans historiques se rapportent directement ou indirectement à la Révolution ou bien ils se rapportent à l’art. Enfin les simples contes s’inscrivent dans la dépendance des romans humanitaires. Or Mauprat tient du roman historique, du roman humanitaire, du roman fantastique, du simple conte. Il s’organise autour d’une figure féminine fascinante et se déroule dans le Berry. Bref, Mauprat est une œuvre représentative de l’ensemble.

Genèse de l’œuvre

Mauprat a été composé entre mars 1835 et mai 1837, dans l’intervalle qui sépare la douloureuse séparation de George Sand d’avec Musset et le procès qui conclut officiellement à sa séparation d’avec son mari Casimir Dudevant – elle fait référence à cet événement dans la notice datée de juin 1851, en attirant l’attention sur la perfection de l’amour que voue Bernard de Mauprat à Edmée. Le procès en séparation inspirera pour une part la grande scène finale du procès de Bernard de Mauprat.

À la suite du procès en séparation, George Sand est revenue à Nohant, où elle tente de calmer son âme agitée au contact de la nature et où elle commence à imaginer d’écrire Valentine puis Mauprat comme des délassements, des manières de se reposer de la tourmente dans laquelle elle vient d’être prise. Mauprat a la particularité d’être le premier de ses romans qui se termine par un mariage heureux.

La publication contemporaine des Lettres à Marcie, où il s’agit de la conversion d’une femme à la philosophie, éclaire la conception de Mauprat, comme celle à la même époque des Lettres d’un voyageur, dont il conviendra donc de prendre aussi connaissance. Notez enfin que, en 1835, Sand publie une lettre adressée à Buloz, le directeur de la Revue des deux mondes, sous le titre de Lettre sur Lavater et la maison déserte, soit un essai sur la physiognomonie dont la lecture peut aider à comprendre les enjeux du discours final relatif à la physiognomonie.

La correspondance de George Sand avec son éditeur François Buloz révèle qu’elle a pensé Mauprat d’abord comme une nouvelle dont la matière lui a bientôt semblé trop riche pour ne pas être étendue au volume d’un roman, auquel elle a travaillé par approfondissement et développement de sa première version ainsi que par ajouts, par interpolations. La rédaction a donc été assez difficile et rien moins que linéaire, ainsi qu’elle l’écrivait à son correspondant :

[…] un roman ne se fait pas comme de la toile, et ne se continue pas aulne par aulne, sans égard au dessin et à la couleur (avril 1835).

Ce point a son importance ; il faut en déduire que la construction du roman n’a pas été exactement épisodique, Sand ne l’a pas rallongé (pour filer la métaphore couturière) mais l’a construit, a pensé d’entrée quelque chose comme un début, un milieu et une fin. La description du manuscrit menée successivement par Claude Sicard et Jean-Pierre Lacassagne révèle que le centre de Mauprat devait être tenu par l’histoire de Bernard de Mauprat et de Solange de La Marche, mariée à un homme beaucoup plus âgé qu’elle qui, dans la version définitive, est devenu le jeune prétendu de l’héroïne, désormais appelée Edmée même si elle conservait officiellement le prénom de la sainte berrichonne. Le secret de l’amour de Solange pour celui qui, déjà, avait sauvé son honneur dans une scène proche de celle qui ouvre le roman, était surpris par Bernard et devait rappeler La Princesse de Clèves ou un roman à la mode de Madame Cottin (l’une des cibles de Flaubert dans le chapitre des lectures d’Emma, les brouillons de Madame Bovary le révèlent). Ce roman, Claire d’Albe, publié en 1799, annonce aussi à quelques égard Le Lys dans la vallée. Voici le résumé de son intrigue (empruntée au site Flaubert de l’université de Rouen) :

Jeune, belle, spirituelle et vertueuse, Claire a épousé M. d'Albe, vieillard de soixante ans qu'elle croit aimer et pour lequel elle n'a conçu qu'une estime bien fondée. L'amour, la passion avec toutes ses fureurs, elle n'apprendra que trop tôt à les connaître. Son mari a recueilli un orphelin, et ce jeune homme, cet enfant de dix-neuf ans, d'autant plus séduisant qu'il ignore sa puissance de séduction, devient le commensal de la maison.

Élevé dans les montagnes, Frédéric étonne Claire par son agreste originalité, l'intéresse par la nouveauté piquante de sa nature primitive, qui s'épanouit sous ses regards comme une fleur champêtre aux rayons du soleil. De l'intérêt à l'amour entre une jeune femme de vingt-deux ans et un jeune homme de dix-neuf ans, la transition est insensible, et, longtemps avant de s'en douter, Claire et Frédéric s'aiment. Cette métamorphose de sentiments, dont Claire ne se rend pas compte, n'échappe pas à l'affection clairvoyante d'une amie dont la perspicacité excite presque un mouvement de colère chez Mme d'Albe. Pleine de confiance en sa vertu, elle s'indigne de se voir soupçonner ; puis, peu à peu, à mesure que le trait dont elle est blessée pénètre plus profondément, elle commence à avoir peur d'elle-même et finit par sentir que sa plaie est incurable. Un mutuel aveu échappé dans un moment d'en traînement redouble le danger. Frédéric vénère M. d'Albe comme son père, Claire préfère la mort au déshonneur ; pour conjurer le péril qu'ils redoutent, les deux amants prennent la résolution de se séparer. Frédéric part, et M. d'Albe, qui avait deviné les sentiments de sa femme, essaye de la consoler ; mais, si l'absence peut calmer les sens, elle ne fait que rendre plus fortes les passions profondes.

Espérant guérir Claire, M. d'Albe lui fait croire à l'infidélité de Frédéric ; la ruse semble d'abord réussir, mais elle a de terribles résultats, car Mme d'Albe en mourra. Le chagrin la mine et bientôt elle est obligée de garder le lit. Frédéric, qui, lui aussi, avait été sur le point de succomber au désespoir, apprend dans une soirée l'état de Claire. Il s'élance, renverse tous ceux qui tentent de l'arrêter, vole à la demeure de son amante et la trouve sans forces, brisée par la mélancolie et le chagrin. Éperdu de douleur, fou d'amour, il oublie tout et triomphe presque par force de la malheureuse Claire, qui meurt après avoir langui quelques heures sous le poids de sa faute. Frédéric se tue pour ne pas survivre à celle dont il a involontairement causé la mort.

De ce roman épistolaire visiblement marqué, comme tant d’autres, par l’influence de La Nouvelle Héloïse, Sand a conservé le contraste entre la sauvagerie du jeune homme et l’éducation de la dame mais elle a renoncé à placer la résistance de son héroïne à l’amour ailleurs que dans une nécessité intime, qui la conduit à se faire le Mentor du personnage principal.

Un autre ensemble de pages révèle dans les chapitres III, IV et V, consacrés à l’espèce de duel qui oppose Bernard de Mauprat à Patience, une interpolation soit une façon d’étendre la matière de la nouvelle primitive en dédoublant la question de la sauvagerie féodale ainsi qu’en lui donnant une perspective historique puisque ces pages font apparaître la Révolution française comme l’horizon de l’ensemble. Enfin les derniers chapitres, qui rattachent étroitement l’histoire des amants à celle de Patience, me semble devoir être rattachée à une troisième strate de la réflexion de George Sand. En inscrivant l’histoire amoureuse dans un contexte à présent judiciaire, elle finit d’articuler l’intrigue amoureuse à l’Histoire.

Organisation générale du récit

I-V jeunesse de Bernard

(IV-V la rencontre de Patience)

VI-VIII rencontre d’Edmée ; la chasse

IX-XI éducation de Bernard au château de Sainte-Sévère

XII-XIII séjour à Paris

XIV Bernard en Amérique (fin des enfances Bernard)

XV-XX retour de Bernard à Sainte-Sévère

XXI-XXIII la chasse ; Edmée blessée et Bernard dénoncé

XXIV-XXIX le procès (monitoire, débats, audience, procès avec dépositions)

XXX Happy end

Les personnages

Branche aînée : les Coupe-Jarret

Tristan, le grand-père

· « mon père » (jamais nommé ; le seul marié, avec une femme douce et honnête, ce qui laisse penser qu’il ne partageait pas les valeurs de sa branche)

o Bernard, orphelin à sept ans

· Jean, dit le Tors

· Antoine (Jean et Antoine disparaisse lors de l’incendie de la Roche-Mauprat, au début du roman, et réapparaissent à la fin ; tous leurs frères sont tués à la suite de l’incendie)

· Louis

· Pierre

· Gauchet

· Laurent

· Léonard

(Je relève la récurrence du nombre sept, qui évoque un peu un conte de fées : les mères de Bernard et Edmée meurent quand leurs enfants ont sept ans, le père de Bernard a sept frères ; le temps d’épreuves de Bernard, jusqu’à son union avec Edmée, est de sept ans.)

Branche cadette : les Casse-Tête

· Hubert est le cousin germain de Tristan ; il est lui-même cadet de famille, dont les frères et sœurs ont disparu sans laisser de descendance ; la femme de Hubert meurt sept ans après lui avoir donné une fille.

o Solange-Edmonde, dite Edmée (dite aussi, par elle-même et par Bernard, Edmea Sylvestris)

Un enjeu pour Hubert : réunir les terres des Mauprat, d’où en partie son souhait d’adoption de Bernard et de mariage pour Edmée.

La question d’une lignée, dans un régime patriarcal qu’Edmée accepte pleinement.

Et encore :

· Patience

· L’abbé Aubert

· Marcasse

· Arthur

· La Marche

· Les domestiques :

o Mlle Leblanc

o Saint-Jean

· Le prieur des carmes chaussés

D’une façon générale, un partage très clair entre les amis et les ennemis des protagoniste.

Les lieux

Une géographie à demi imaginaire, le paysage berrichon et des lieux inventés. La Tour Gazeau, ruine médiévale proche de la ville de La Châtre, y est décrite de manière presque réaliste. Le château de Sainte-Sévère, autre ruine du département de l'Indre, existait aussi. Le cas de la Roche-Mauprat est plus complexe : il est caractérisé essentiellement par un pont-levis, des bonnes murailles, une écurie, des chambres, un rempart en pierres de taille, une tour du nord éventrée et un souterrain creusé dans le roc. Sand a pu s’inspirer du château de La Roche-Aymon, près d'Évaux-les-Bains, qui a porté le surnom de « château de Barbe-Bleue » et qu’on considère comme le berceau de l’histoire des quatre fils Aymon (mentionnés eux aussi au début du roman).

Autres lieux, dans leur ordre d’apparition dans le roman : Paris, l’Amérique, La Châtre (où se trouve la prison royale, située dans le donjon des Chauvigny), Bourges, où se trouve le tribunal (dans le palais Jacques-Cœur).

Le temps

Chronologie de la fiction :

Introduction : 1837 ; Bernard semble né en 1757

I-V jeunesse de Bernard (de 1764 à 1774)

(IV-V la rencontre de Patience)

VI-VIII rencontre d’Edmée ; la chasse (1774)

IX-XI éducation de Bernard au château de Sainte-Sévère

XII-XIII séjour à Paris (hiver 1777)

XIV Bernard en Amérique (fin des enfances Bernard)

XV-XX retour de Bernard à Sainte-Sévère (1783)

XXI-XXIII la chasse ; Edmée blessée et Bernard dénoncé

XXIV-XXIX le procès (monitoire, débats, audience, procès avec dépositions)

XXX Happy end, mort d’Edmée en 1827

On voit que l’essentiel du récit tient en assez peu de temps : les années 1774 à 1777 (chapitres VI à XIII) puis les mois qui suivent le retour de Bernard à Sainte-Sévère en 1783 (chapitres XV à XXX). On observe d’importantes ellipses, donc, souvent soulignées par le narrateur lui-même – en particulier au chapitre XIV (le chapitre américain) mais déjà dans la partie des « enfances Bernard », des chapitres I à V.

Bernard est né vers 1757 puisqu’il n’a « pas moins de quatre-vingts ans » quand il raconte son histoire.

Orphelin à l’âge de sept ans, il est enlevé par Tristan en 1864.

Tristan le Cruel meurt en 1773.

Rencontre d’Edmée en 1774 : ils ont dix-sept ans tous les deux.

En 1776 (« l’hiver 1877 ») à Paris ; Bernard a dix-neuf ans.

Six ans en Amérique ; il a vingt-cinq ans lorsque toute la suite se produit.

Allusion à « l’affaire de Savannah » du général Greene, Gates, la trahison d’Arnold.

Bernard rejoint l’armée du général Rochambeau en 1782.

L’existence des Etats-Unis est proclamée le 20 janvier 1783

Edmée meurt en 1827, dix ans avant que Bernard ne raconte son histoire.

Le temps de l’Histoire

  1. Les temps féodaux
  2. Les Lumières
  3. La guerre d’indépendance américaine
  4. La Révolution française

Le point singulier, quant à la Révolution française, est en tout cas que son horizon détermine l’histoire racontée par Bernard de Mauprat mais qu’elle est hors champ. Les paysans la pressentent, ainsi que les bourgeois, les aristocrates la sentent venir, les philosophes des Lumières la préparent. Elle est ici appelée des vœux du peuple et des nobles (il n’y a pas de bourgeois dans le roman), comme destinée par définition à mettre fin à un régime défini par le gouvernement des instincts.

Le cadre narratif

Dans l’édition de 1852, une « Notice » rétrospective rappelle le procès en séparation de George Sand et propose de lire le roman comme une défense du mariage dans ce qu’il doit comporter d’idéal, ce qui donne une inflexion spéciale à un récit présenté par son narrateur comme un réquisitoire contre l’idée que nous sommes dominés par la fatalité.

Dans l’édition de 1837 paraissait seulement la dédicace à Gustave Papet, ami d’enfance berrichon de l’écrivaine, médecin (assez riche pour soigner ses patients gracieusement), qui l’a encouragée dans sa liaison avec Jules Sandeau et dans ses débuts littéraires, qui a témoigné contre Casimir lors du procès, qui a pris soin de Maurice, qui a veillé sur la santé de Chopin et que Sand a présenté tant à Delacroix qu’à Balzac.

La dédicace est présentée comme un usage désuet parce que « patriarcal » (on y rendait traditionnellement hommage à un mécène aristocratique), ce qui situe dès le seuil de l’œuvre la problématique de l’ancien et du moderne – le parti choisi par Sand de l’ancien est intéressant à souligner et il est confirmé par d’autres aspects de l’œuvre.

Sand installe une connivence avec Papet au nom de leur appartenance commune au Berry, à « notre vallée Noire ». L’histoire de Mauprat est présentée non comme un roman (comme dans la Notice de 1851) mais comme un conte « recueilli en partie dans les chaumières », susceptible d’appartenir au folklore, au moins à la légende locale puisque supposé connu du dédicataire.

L’« invocation chérie » sur laquelle se termine cette brève dédicace, « Sancta simplicitas », peut renvoyer bien sûr à des souvenirs communs. Elle renvoie a priori, d’une façon à la fois railleuse et admirative, à la simplicité ou l’innocence souvent associées aux paysans ou aux nourrices qui racontent des histoires. Cette formule apparaîtra dans Histoire de ma vie III, 12) :

Pauvre petite sœur Anna-Joseph, tu fis bien de te tourner vers Dieu, qui seul ne rebute pas les élans d’un cœur simple, et, quant à moi, je le remercie de ce qu’il m’a fait aimer en toi cette sainte simplicité qui ne pouvait rien donner que de la tendresse et du dévouement. Faites les difficiles, vous autres qui en avez trop rencontré dans ce monde ! (t. I, p. 921)

Ainsi placée, il se peut bien aussi qu’elle doive être appréhendée comme une épigraphe indiquant un enjeu de l’œuvre. Un récit populaire comme celui qui va suivre émane des simples et peut sembler lui-même simple. Cette notion de simplicité a joué plus tard un rôle important dans l’élaboration d’autres œuvres inspirées par le Berry, en particulier celle de La Mare au diable et généralement des Contes du chanvreur.

La conviction de George Sand, suivant les abondants développements dont elle bordera les Veillées du chanvreur, sera que « le roman d’aujourd’hui devrait remplacer la parabole et l’apologue des temps naïfs » (or Mauprat comporte des aspects allégoriques, j’en ai déjà parlé et j’y reviendrai) et, dans la notice du Compagnon du tour de France (1840), elle évoquera, à travers un dialogue imaginaire avec Balzac, la possibilité de composer une « églogue humaine ».

Quelques considérations encore sur la simplicité, que dans Mauprat on associerait d’abord aux personnages de Patience, l’abbé Aubert et surtout Marcasse : elle a à voir avec les convictions humaines et politiques de Sand. Le cadre de La Mare au diable (1846) définira une visée qu’on pourrait qualifier de « démocratique » puisqu’on y lira à propos de Germain et de son fils, présentés comme des personnes réelles, qu’« ils avaient une histoire, tout le monde a la sienne et chacun pourrait intéresser au roman de sa propre vie, s’il l’avait compris ». La tâche d’intéresser à la vie des âmes simples incombe au romancier, écrivant au nom du peuple et faisant entendre sa voix (d’où le fréquent recours de Sand et de ses successeurs au parler populaire). Alors paraît s’imposer une exigence formelle : écrire « une histoire aussi simple, aussi droite et aussi peu ornée que le sillon qu’il [Germain] traçait avec sa charrue ».

À la publication d’Un cœur simple, Flaubert marqué par ce projet, qui coïncidait en partie avec un de ses rêves à lui, écrivait à Maurice Sand (son fils) qu’il l’avait « commencé […] à son intention exclusive » (29 août 1877), celle de George Sand ; la lettre qui suit et que sa destinataire, mourante, n’a probablement pas lue, suggère une véritable quoique paradoxale filiation :

Vous verrez par mon Histoire d’un cœur simple, où vous reconnaîtrez votre influence immédiate, que je ne suis pas si entêté que vous le croyez. Je crois que la tendance morale, ou plutôt le dessous humain de cette petite œuvre vous sera agréable ! (29 mai 1876)

Évidemment, « dessous humain » n’est pas tout à fait synonyme de « tendance morale », il y a là une réserve implicite mais demeure l’idée de la simplicité.

Je reviendrai à cette question de la bucolique et de la simplicité dans Mauprat à propos de Patience et Marcasse, parce que la bucolique est le genre classiquement défini comme humble (rappel : humble se rapporte étymologiquement à humus, soit à la terre).

George Sand se donne dans le roman un double fictionnel masculin, lui-même accompagné d’un ami qui pourrait être une ombre de Gustave Papet dans l’histoire (« un de mes amis qui le connaît »). Ce double fictionnel a d’abord été un enfant qui, avec ses camarades de chasse, se racontait des histoires sinistres dont celle-ci est une variante. La chasse a ainsi une existence non seulement à l’intérieur du récit mais dans son cadre.

Ce narrateur est désigné par Mauprat comme un « petit jeune homme » dont il déclare : « j’ai entendu parler de vous, je sais votre caractère et votre profession : vous êtes observateur et narrateur, c’est-à-dire, excusez-moi, curieux et bavard », ce qui serait une définition de l’auteur. Ce narrateur a pour fonction d’être un « historiographe fidèle, qui lave sa mémoire de tout reproche », ce qui signifie que le récit est orienté vers une conclusion un édifiante.

Un autre aspect de sa définition est sa jeunesse (son appartenance à une « génération efféminée » qui boit du café) tandis que le vieux Mauprat a quatre-vingts ans et avale un grand verre de vin d’Espagne pour se réchauffer le cœur : il en va d’une transmission, d’un passage d’une génération à une autre. Voir encore la conclusion, au chapitre XXX :

S’il y a quelque chose de bon et d’utile dans ce récit, profitez-en, jeunes gens. Souhaitez d’avoir un conseiller franc, un ami sévère ; et aimez non pas celui qui vous flatte, mais celui qui vous corrige. Ne croyez pas trop à la phrénologie ; car j’ai la bosse du meurtre très développée, et, comme disait Edmée dans ses jours de gaieté mélancolique, on tue de naissance dans notre famille. Ne croyez pas à la fatalité, ou du moins n’exhortez personne à s’y abandonner. Voilà la morale de mon histoire.

Mauprat serait une figure du narrateur tel que le conçoit Walter Benjamin dans Le Conteur, c’est-à-dire qu’il transmet à la fois une expérience et quelque chose comme la leçon à tirer de cette expérience.

Il importe que ce jeune homme soit « du coin », ce qui dispense le narrateur de décrire la Roche-Mauprat et qui lui permet de raconter de manière elliptique l’histoire du greffier, par exemple. Même chose en ce qui concerne, au chapitre III, la tour isolée, « célèbre par la mort tragique d’un prisonnier » condamné par un Mauprat. Le narrateur dit en avoir entendu parler par « la grand’mère de [sa] nourrice », ce qui renvoie encore à la simplicité du conte ou de la légende.

Dernier point : le narrateur a reçu commande d’une histoire, qu’il adresse depuis le Berry, certainement, à son commanditaire. Il se confirme qu’il est donc un professionnel. Ce professionnel (ce que sait Bernard de Mauprat, raison pour laquelle il lui raconte son histoire) semble être une sorte de moraliste puisqu’il distingue l’histoire qu’il s’apprête à reproduire de celles de son enfance, en la caractérisant comme consolante :

Ce n’est pas que le récit que j’ai à vous faire soit précisément agréable et riant. Je vous demande pardon, au contraire, de vous envoyer aujourd’hui une narration si noire ; mais, dans l’impression qu’elle m’a faite, il se mêle quelque chose de si consolant et, si j’ose m’exprimer ainsi, de si sain à l’âme, que vous m’excuserez, j’espère, en faveur des conclusions.

Ce premier narrateur est réceptif à la morale exposée par Bernard ; la conclusion dernière est celle-ci (dans le roman remanié pour l’édition de 1852) :

Tout le monde a besoin d’être aimé pour valoir quelque chose ; mais il faut qu’on le soit de différentes manières : celui-ci avec une indulgence infatigable, celui-là avec une sévérité soutenue. En attendant qu’on ait résolu le problème d’une éducation commune à tous, et cependant appropriée à chacun, attachez-vous à vous corriger les uns les autres.

Vous me demandez comment ? Ma réponse sera courte : en vous aimant beaucoup les uns les autres. C’est ainsi que, les mœurs agissant sur les lois, vous en viendrez à supprimer la plus odieuse et la plus impie de toutes, la loi du talion, la peine de mort, qui n’est autre chose que la consécration du principe de la fatalité, puisqu’elle suppose le coupable incorrigible et le ciel implacable.

Noter l’importance des emboîtements dans le système général :

· Sand dédie l’histoire à son ami d’enfance berrichon, qui la connaît (l’histoire, bien sûr).

· Son délégué dans le récit raconte avec ses camarades, à l’occasion de chasses, de terribles histoires.

· Accompagné d’un ami (qui serait le délégué de Papet), il reçoit le récit de Mauprat, récit apparenté aux légendes locales dont il est friand.

· Ce récit est pourvu d’une morale à laquelle il adhère et qui justifie à ses yeux sa transcription et son envoi à l’éditeur.

En évoquant à travers son narrateur un récit adressé à un commanditaire parisien, il est probable qu’elle pense à François Buloz, le directeur de la Revue des deux mondes à qui elle avait transmis son manuscrit par l’intermédiaire de Liszt. Voir cet extrait de lettre écrite à Nohant le 26 avril 1837 pour Marie d’Agoult :

Je me suis embarquée à fournir du Mauprat à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je voudrais, et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais il s’est trouvé que le sujet m’a emportée loin […]. Me voilà suant sur une besogne qui m’embête, que je fais en rechignant.

Le narrateur (Bernard de Mauprat) a quatre-vingts ans, il est une légende vivante qui a suscité la curiosité du dépositaire de son histoire. Il poursuit un but didactique à travers son récit : préparer une « historiographie fidèle » qui le lave, qui le justifie, et délivrer une morale (relative à la fatalité) qu’il développe à la fin. Il est régulièrement rappelé que nous avons affaire à la transmission d’un récit oral, par le moyen d’une sorte de mise en scène. Lorsqu’il évoque la mort de sa mère au chapitre I, le narrateur s’interrompt :

Versez-moi un verre de vin d’Espagne, car je sens le froid qui me gagne. Ce n’est rien, c’est l’effet que me produisent mes souvenirs quand je commence à les dérouler. Cela va se passer.

Il avala un grand verre de vin, et nous en fîmes autant ; car nous avions froid aussi en regardant sa figure austère, et en écoutant sa parole brève et saccadée. Il continua […].

Ce narrateur mesure la distance qu’il a parcourue et qui lui permet de raconter, au présent, l’ensemble de son existence d’un point de vue rétrospectif ; par transitivité, le respect qu’il suscite chez ses auditeurs doit se transmettre à nous.

Bernard est embarrassé parfois par l’écart qu’il constate entre ses dispositions présentes et ses dispositions passées :

Après ce récit de la vie philosophique de Patience, rédigée par l’homme d’aujourd’hui, continua Bernard après une pause, j’ai quelque peine à retourner aux impressions bien différentes que reçut l’homme d’autrefois en rencontrant le sorcier de la tour Gazeau. Je vais m’efforcer cependant de ressaisir fidèlement mes souvenirs (chapitre IV).

Notez la bizarrerie de l’emploi du verbe rédiger, qui me semble relever du lapsus…

Au début du chapitre X : « Ici, le narrateur interrompit de nouveau son récit pour entrer dans le développement du caractère de Mlle de Mauprat. »

Le narrateur commente sa narration, adopte une position de « régie » (suivant la terminologie de Gérard Genette : il se montre aux commandes, il montre qu’il conduit son récit) en multipliant les ellipses et en les soulignant lui-même. À propos du spectacle de Paris, qui rappellerait certaines pages de Rousseau dans La Nouvelle Héloïse, par exemple, il élude et affirme son désir de concentration sa narration sur le principal :

Paris offrait alors un spectacle que je n’essayerai pas de vous retracer, parce que vous l’avez sans doute étudié maintes fois avec avidité dans les excellents tableaux qu’en ont tracés des témoins oculaires, sous forme d’histoire générale ou de mémoires particuliers. D’ailleurs, une telle peinture sortirait des bornes de mon récit, et j’ai promis seulement de vous raconter le fait capital de mon histoire morale et philosophique (chapitre XII).

C’est donc une « histoire morale et philosophique » qu’il faudra retenir avant tout, histoire morale dont on comprend bientôt qu’elle est entièrement subordonnée à celle de son amour pour Edmée. La guerre d’indépendance américaine est donc elle aussi éludée (il faudra s’en souvenir quand il sera question du genre, du problème du roman historique) :

Vous n’attendez pas que je vous fasse le récit de la guerre d’Amérique. Encore une fois, j’isole mon existence des faits de l’histoire, en vous contant mes aventures. Mais ici je supprimerai même mes aventures personnelles ; elles forment dans ma mémoire un chapitre à part, où Edmée joue le rôle d’une madone constamment invoquée, mais invisible. Je ne puis croire que vous preniez le moindre intérêt à entendre les incidents d’une portion de récit d’où cette figure angélique, la seule digne d’occuper votre attention, et par elle-même d’abord, et par son attention sur moi, serait entièrement absente. Je vous dirai seulement que, des grades inférieurs, joyeusement acceptés par moi au début, dans l’armée de Washington, je parvins régulièrement, mais rapidement, au grade d’officier (chapitre XIV).

Même chose en ce qui concerne un fait mineur qu’il se refuse à expliquer, l’arrivée inopinée de Marcasse en Amérique ; on notera qu’une telle ellipse favorise l’effet de surprise et contribue au romanesque de l’ensemble :

Son intention était de se rendre à Philadelphie ; mais, un hasard inutile à raconter lui ayant fait savoir que j’étais dans le Sud, comptant avec raison trouver en moi un conseil et un appui, il était venu me rejoindre, seul, à pied, à travers des contrées inconnues, presque désertes et souvent pleines de périls de toute espèce (chapitre XV).

Et, pour en revenir à la guerre d’indépendance :

Les événements qui remplirent ces dernières années appartiennent à l’histoire (chapitre XV).

Aux derniers moments de son récit, Mauprat insiste encore sur le fait que son histoire se concentre autour de l’amour et de la figure d’Edmée et il met encore l’accent sur la nécessité des ellipses qu’il a ainsi multipliées :

Voilà, je crois, dit le vieux Mauprat, tous les événements de ma vie où Edmée joue un rôle. Le reste ne vaut pas la peine d’être raconté (chapitre XXX).

Cette délivrance d’une morale peut expliquer la composition du roman en tableaux dramatiques. Reportez-vous ici, si vous ne l’avez plus trop en tête, à mon précédent développement sur la pensée de Lamennais*.* Je rappelle que, dans les années 1830, la notion de fatalité a une importance politique tout à fait cruciale ; voyez ainsi Michelet, Introduction à l’Histoire universelle (1831) :

Avec le monde a commencé une guerre qui doit finir avec le monde et pas avant : celle de l’homme contre la nature, de l’esprit contre la matière, de la liberté contre la fatalité. L’histoire n’est pas autre chose que le récit de cette interminable lutte.

Dans Histoire de ma vie, I. 2 :

À ce propos (et ce sera encore une digression), je dirai que, selon moi, nous ne sommes pas absolument libres, et que ceux qui ont admis le dogme affreux de la prédestination auraient dû, pour être logiques et ne pas outrager la bonté de Dieu, supprimer l’atroce fiction de l’enfer, comme je la supprime, moi, dans mon âme et dans ma conscience. Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la fatalité de nos instincts. Dieu nous a donné à tous un certain instinct assez puissant pour les combattre, en nous donnant le raisonnement, la comparaison, la faculté de mettre à profit l’expérience, de nous sauver enfin, que ce soit par l’amour bien entendu de soi-même, ou par l’amour de la vérité absolue.

Tenir compte de la fatalité, c’est-à-dire de la violence des instincts, de l’entraînement des passions ; on voit que Sand interprète l’opposition entre fatalité et liberté dans une perspective religieuse et même théologique, en reprenant l’idée augustinienne suivant laquelle la grâce vient arracher l’homme à l’inertie de sa nature (regardée comme relevant de la fatalité) et le fait accéder à la liberté et au salut. Réflexion politique et tradition chrétienne se rencontrent quand l’opposition fatalité-liberté se superpose de la sorte à l’opposition nature-grâce. C’est le sens des dernières lignes du roman, dans l’édition de 1852 où Sand a éprouvé le besoin de développer sa conclusion :

Jean-Jacques Rousseau pensait que nous étions tous nés bons, éducables, et il supprimait ainsi la fatalité ; mais alors comment expliquait-il la perversité générale qui s’emparait de chaque homme au berceau pour le corrompre et inoculer en lui l’amour du mal ? Lui aussi croyait au libre arbitre pourtant ! Il me semble que quand on admet cette liberté absolue de l’homme, il faut, en voyant le mauvais usage qu’il en fait, arriver absolument à douter de Dieu, ou à proclamer son inaction, son indifférence, et nous replonger, pour dernière conséquence désespérée, dans le dogme de la prédestination ; c’est un peu l’histoire de la théologie durant les derniers siècles.

En admettant que l’éducabilité ou la sauvagerie de nos instincts soit ce que je l’ai dit, un héritage qu’il ne nous appartient pas de refuser, et qu’il nous est fort inutile de renier, le mal éternel, le mal en tant que principe fatal, est détruit ; car le progrès n’est point enchaîné par le genre de fatalité que j’admets. C’est une fatalité toujours modifiable, toujours modifiée, excellente et sublime parfois, car l’héritage est parfois un don magnifique auquel la bonté de Dieu ne s’oppose jamais. La race humaine n’est plus une cohue d’êtres isolés allant au hasard, mais un assemblage de lignes qui se rattachent les unes aux autres et qui ne se brisent jamais d’une manière absolue, quand même les noms périssent (médiocre accident dont les nobles seuls s’embarrassent) ; l’influence des conquêtes intellectuelles du temps s’exerce toujours sur la partie libre de l’âme, et quant à l’action divine qui est l’âme même de ce progrès, elle va toujours vivifiant l’esprit humain, qui se dégage ainsi peu à peu des liens du passé et du péché originel de sa race.

Où vous trouvez confirmation, je pense, de l’aspect théologique de ce qui relève aussi pour Sand (et son personnage) de la conviction idéologique.

Les références littéraires

Le conte

Le cadre du récit, en commençant par le paratexte (la dédicace) renvoie à l’univers du conte : l’histoire de Mauprat est donnée pour un « conte » entendu dans « une chaumière » de la Vallée noire. Ce conte est mis sur un plan comparable à ceux que se font les enfants lors de leurs parties de chasse et qui sont caractérisés comme « noirs ».

L’histoire de Mauprat est mise en parallèle avec d’autres :

C’est que, dans mon enfance, j’ai placé le nom de Mauprat entre ceux de Cartouche et de la Barbe-Bleue, et qu’il m’est souvent arrivé alors de confondre, dans des rêves effrayants, les légendes surannées de l’Ogre et de Croquemitaine avec les faits tout récents qui ont donné une sinistre illustration, dans notre province, à cette famille des Mauprat (I).

Voilà donc ce qui touche au cadre, c’est-à-dire à la réception et la transmission de ce que nous lisons : il s’agit de l’imaginaire du narrateur, qui semble se superposer à celui de George Sand s’adressant à Gustave Papet. Il est précisé que le conte en question a quelque chose de consolant à cause de la morale qui s’en dégage, ce qui est en effet une propriété ordinaire du genre. Plus loin, Bernard de Mauprat demandera à son auditoire s’il connaît l’histoire du greffier et le narrateur répondra qu’il l’a entendu raconter par « la grand-mère de [sa] nourrice » (p. 59), ce qui renvoie aussi au légendaire, au conte (la réalité entrant dans le domaine du merveilleux).

Un conte en particulier : La Belle et la Bête ; Jean de l’Ours

On peut penser, bien que ces références soient absentes du roman, que Sand pense précisément à deux contes voisins, à commencer par La Bête et la Belle de Mme Leprince de Beaumont. Elle raconte dans Histoire de ma vie combien les contes de fées ont nourri son enfance et l’imaginaire de toute son existence :

Je trouvai à Nohant les contes de madame d’Aulnoy et de Perrault dans une vieille édition qui a fait mes délices pendant cinq ou six années. Ah ! Quelles heures m’ont fait passer L’Oiseau bleu, Le Petit Poucet, Peau d’Âne, Belle-Belle ou le Chevalier fortuné, Serpentin vert, Babiole et La Souris bienfaisante ! Je ne les ai jamais relus depuis, mais je pourrais tous les raconter d’un bout à l’autre, et je ne crois pas que rien puisse être comparé, dans la suite de notre vie intellectuelle, à ces premières jouissances de l’imagination » (Histoire de ma vie, éd. G. Lubin, Bibliothèque de la Pléiade, 1970-1971, tome I, p. 618).

Je relève que, suivant la classification Aarne-Thompson des contes, La Belle et la Bête est un type dont il est rendu compte en ces terme : « The girl as the bear’s wife » et que les histoires d’époux ours sont relativement fréquentes ans le folklore (L’Ours brun de Norvège, L’Ours-roi Valemon, par exemple).

L’autre référence implicite, dont je pense qu’elle structure en grande partie le roman, et qui est voisine de la précédente, est l’histoire populaire dite de Jean de l’Ours, qui a pu inspirer aussi à Mérimée, dans les années 1860, la nouvelle intitulée Lokis. Jean de l’Ours est un être hybride, mi-homme mi-ours, qui enlève une femme ou va la chercher au fond d’un souterrain, qui connaît de nombreuses épreuves avant d’accéder enfin à une plus fine humanité et au mariage avec la princesse qu’il aime. Le prénom Bernard signifie ours et cette analogie est explicitée dans le roman :

À peine le curé eut-il reconnu Edmée qu’il fit trois pas en arrière avec une exclamation de surprise ; mais ce ne fut rien auprès de la stupéfaction de Patience, lorsqu’il eut promené sur mes traits la lueur du tison enflammé qui lui servait de torche. « La colombe en compagnie de l’ourson ! s’écria-t-il ; que se passe-t-il donc ? (p. 112)

Plus loin :

[…] d’un ours, d’un blaireau, d’un loup, d’un milan, de tout plutôt que d’un homme ! continua la Leblanc. Quelles mains ! quelles jambes ! et encore ce n’est rien à présent qu’il est un peu décrassé ! Il fallait le voir le jour où il est arrivé avec son sarrau et ses guêtres de cuir ; c’était à faire trembler !

Ce que reprend Edmée lors de sa confidence à l’abbé Aubert :

Je sais que Bernard est un ours, un blaireau, comme dit Mlle Leblanc ; un sauvage, un rustre, quoi encore ? Il n’est rien de plus hérissé, de plus épineux, de plus sournois, de plus méchant que Bernard ; c’est une brute qui sait à peine signer son nom ; c’est un homme grossier, qui croît me dompter comme une haquenée des Varennes. Il se trompe beaucoup ; je mourrai plutôt que de lui appartenir jamais, à moins que, pour m’épouser, il ne se civilise. Autant vaudrait compter sur un miracle ; je l’essaye sans l’espérer.

​ Il faut observer la récurrence du nombre, ou plutôt sans doute du chiffre 7 dans l’ensemble : le père de Bernard a sept frères, Bernard et Edmée ont sept ans quand leur mère respective disparaît, les épreuves amoureuses et chevaleresques de Bernard pour gagner le cœur d’Edmée durent sept ans.

Les récits de chevalerie

Quelle est à présent la position du second (mais principal) narrateur, Bernard de Mauprat ? Il est présenté d’abord comme ignorant de tout, à l’exception de ce qui fait le fond des connaissances de son grand-père et de ses oncles et qui nous transporte au Moyen Age, dans les histoires de la chevalerie. Ceux-ci connaissent les histoires (la geste) des quatre fils Aymon, ce qui n’est pas très étonnant dans la mesure où cette geste est associée au château qui a servi de modèle à celui de la Roche-Mauprat dans la réalité (château également associé à la légende de Barbe-Bleue, tout se rejoint). Associés aux quatre fils Aymon : Charlemagne, Louis XI … (mais surtout Charlemagne, dont Bernard suppose que Tristan l’a connu). On lit encore que Tristan et ses sept fils se prennent pour des « paladins du XIIe siècle » et Bernard avoue :

Je savais, pour toute histoire des hommes, les légendes et les ballades de la chevalerie que mon grand-père me racontait le soir […]. Je croyais vivre encore au Moyen Age (I).

On conçoit que, dans de telles conditions, il ait l’impression de voir une fée quand il rencontre Edmée :

J’avais vu des fées figurer dans mes légendes de chevalerie. Je crus presque que Morgane ou Urgande venait chez nous pour faire justice ; et j’eus envie un instant de me jeter à genoux et de protester contre l’arrêt qui m’eût confondu avec mes oncles.

Morgane est une fée associée au cycle du roi Arthur et Urgande est celle qui protège Amadis de Gaule dans le célèbre roman de chevalerie.

La manière qu’a Bernard de raconter son histoire d’abord à Arthur (qui peut rappeler les histoires de la Table ronde), celui qu’il appelle significativement son « frère d’armes », est fortement infléchie par cette connaissance exclusive des récits de la chevalerie ; voyez plutôt :

Eh bien ! toi qui ne rêves qu’aux antiques prouesses de la chevalerie errante, ne vois-tu pas que tu es un noble preux, condamné par ta dame à de rudes épreuves pour avoir manqué aux lois de la galanterie, en réclamant d’un ton impérieux l’amour qu’on doit implorer à genoux ? (XIV)

Voilà qui souligne un aspect de la structure du récit : une dame, Edmée, inflige des épreuves à un chevalier afin que celui-ci se rende digne de son amour. Il s’ensuit que les exploits américains de Bernard ne sont pas racontés : ils n’ont pas tant une valeur historique que le statut d’épreuves amoureuses. Edmée le confirme lors du procès :

[…] comment expliqueriez-vous vos sept années de refus, qui ont exaspéré la passion de ce jeune homme ?

– Peut-être, monsieur, dit Edmée avec malice, la cour n’est-elle pas compétente sur cette matière. Beaucoup de femmes pensent que ce n’est pas un grand crime d’avoir un peu de coquetterie avec l’homme qu’on aime. On en a peut-être le droit quand on lui a sacrifié tous les autres hommes ; c’est une fierté naturelle bien innocente que de vouloir faire sentir à celui qu’on préfère qu’on est une âme de prix et qu’on mérite d’être sollicitée et recherchée longtemps (chapitre XVIII).

La matière dans laquelle la cour n’est pas compétente est certainement celle des contes et des ballades chevaleresques.

La bague de cornaline laissée par Edmée à Bernard souffrant est un gage amoureux qui évoque à la fois les contes de fées et les romans de chevalerie ; cette bague, envoyée à Bernard au moment de ce départ pour l’Amérique, devient un talisman qu’il enferme dans un coffret ouvragé en or réalisé à cette seule fin. Il est ailleurs question de cornaline, dans l’œuvre de George Sand, dans un contexte féerique : Contes d’une grand-mère (1873, 1876).

La poésie épique

Un passage relatif à Patience montre que, chez Edmée, la passion du merveilleux chevaleresque est certainement fondamentale et explique peut-être son goût pour l’œuvre de Rousseau. C’est celui où il est question de La Jérusalem délivrée du Tasse, que la dame fait connaître au « meneur de loups » :

Mais ce qu’il eut de la peine à saisir, ce fut le rapport et la différence de la poésie épique à l’histoire. D’abord il était indigné des fictions des poètes et prétendait qu’on n’eût jamais dû souffrir de telles impostures. Puis, quand il eut compris que la poésie épique, loin d’induire les générations en erreur, donnait, avec de plus grandes proportions, une éternelle durée à la gloire des faits héroïques, il demanda pourquoi tous les faits importants n’avaient pas été chantés par les bardes, et pourquoi l’histoire de l’humanité n’avait pas trouvé une forme populaire qui pût, sans le secours des lettres, se graver dans toutes les mémoires. Il pria Edmée de lui expliquer une strophe de la Jérusalem ; il y prit goût, et elle lui en lut un chant en français. Quelques jours plus tard, elle lui en fit connaître un second, et bientôt Patience connut tout le poème (p. 156).

Une petite note. Sand elle-même avait lu avec enthousiasme La Jérusalem délivrée dans son enfance et cette lecture l’avait marquée (voir Histoire de ma vie, III, 8 ; Pléiade, t. I, p. 809).

Bientôt les rêveries inspirées par cette poésie se mêlent en Patience à l’espoir que l’humanité progresse ; c’est en définitive cette poésie qui lui permet de donner forme à ses espérances politiques ; l’apprentissage de la poésie lui permet de se dégager des fatalités humaines et de se représenter la liberté :

Depuis que je sais qu’il est permis à l’homme, sans dégrader sa raison, de peupler l’univers et de l’expliquer avec ses rêves, je vis tout entier dans la contemplation de l’univers ; et, quand la vue des misères et des forfaits de la société brise mon cœur et soulève ma raison, je me rejette dans mes rêves ; je me dis que, puisque tous les hommes se sont entendus pour aimer l’œuvre divine, ils s’entendront aussi, un jour, pour s’aimer les uns les autres. Je m’imagine que, de père en fils, les éducations vont en se perfectionnant (p. 158).

Il y a un intérêt particulier à ce qu’il s’agisse de la Jérusalem délivrée plutôt que du roman d’Amadis parce que celle-ci est d’inspiration historique, elle se rapporte aux croisades et fait de Godefroy de Bouillon l’un de ses héros. On peut certainement déceler une analogie entre ces références et la manière dont George Sand mène ici son propre roman. Dans la continuation de son apprentissage du Tasse, Patience est initié à Homère et à Dante.

La nouvelle historique

Aux imaginaires voisins du conte de fées et du roman de chevalerie vient encore s’en greffer un autre, qui est celui de la nouvelle historique d’inspiration espagnole (la plus connue dans l’histoire littéraire française est Don Carlos de Saint-Réal), celle-ci présentant aussi la particularité de se consacrer à l’Histoire seulement à travers le filtre de passions amoureuses et trouvant des étais dans les précédents genres évoqués. Il est question d’Edmée comme d’une « héroïne de ballade espagnole » qui dit s’être fiancée à la mort à la Roche-Mauprat et qui transporte avec elle le poignard qui mettrait fin à ses jours si Bernard attentait à son honneur – cela dès la scène de la rencontre puis dans les premiers temps de l’existence du jeune homme à Sainte-Sévère :

– Je sais fort bien qu’au bout de trois jours je n’aurai certainement rien de mieux à faire que de me couper la gorge ; mais, puisque, d’une manière ou de l’autre, il faut que cela arrive, pourquoi n’irai-je pas devant moi jusqu’à l’heure inévitable ? Je vous avoue que j’ai un peu de regret à la vie. Tous ceux qui ont été à la Roche-Mauprat n’en sont pas revenus. Moi, j’ai été, non y subir la mort, mais me fiancer avec elle. Eh bien ! j’irai jusqu’au jour de mes noces, et, si Bernard m’est trop odieux, je me tuerai après le bal.

– Edmée, vous avez la tête pleine de romans à présent, dit l’abbé fort impatienté (p. 192).

Je n’ai pas trouvé de quelle ballade ou de quelque conte s’inspire Sand pour ce motif, qui tient par ailleurs au mythe latin de Lucrèce. Il est certain en tout cas que la dague espagnole est rapportée par le texte, à travers Edmée, au romanesque :

– Dans ma famille, répondit-elle en rougissant, on a l’esprit assez romanesque et l’humeur très fière. Il est vrai que j’eus plusieurs fois dessein de me tuer, parce que je sentais naître en moi pour mon cousin un penchant insurmontable (p. 414).

Nous étions deux caractères d’exception, il nous fallait des amours héroïques ; les choses ordinaires nous eussent rendus méchants l’un et l’autre (p. 428).

Le roman gothique

​ Les jeux de George Sand avec le roman gothique s’enracinent pour une part dans le conte de fées auquel il peut emprunter son décor de château dévasté (comme Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier). Aucun roman gothique n’est cité mais on retrouve ici la tour et le château en ruines ainsi que les souterrains. Le couvent, le moine contrefait, le moine voluptueux appartiennent aussi à cet univers gothique (comme la vierge farouche et son couteau, du reste). Le thème du viol, auquel Edmée échappe au début du roman, s’inscrit aussi dans la tradition gothique.

La Nouvelle Héloïse

La présence de La Nouvelle Héloïse (« J’ai lu La Nouvelle Héloïse et j’ai beaucoup pleuré », dit Edmée à l’abbé Aubert au chapitre XI, p. 189) dans le roman se justifie bien sûr par la part accordée à Rousseau dans l’ensemble et elle sert par exemple les tableaux relatifs à la charité ainsi que les développements sur la demeure de Patience ainsi que sur sa fonction nouvelle de juge auprès de ses voisins.

Il faut penser aussi à autre chose, qui se révèle à l’examen du nom de Saint-Preux, dont le lecteur ne connaît ni le prénom ni le patronyme véritables mais qui a ainsi été surnommé par Claire d’Orbe et par Julie, par référence aux romans de chevalerie, en même temps que le nom d’Héloïse renvoie bien sûr au Moyen Age. L’histoire imaginée par Rousseau est aussi (bien qu’il l’inverse puisque Julie cède à Saint-Preux avant de lui résister) celle d’une noble dame qui impose à son chevalier de se civiliser et de résister à la bassesse des simples instincts. Décidément, le modèle des troubadours est important dans Mauprat.

La vie de sainte Solange

Je relève enfin les références de Sand à sainte Solange, patronne du Berry (Solange est aussi un prénom d’Edmée, comme de la fille de la romancière) et à des pratiques populaires comme celle consistant à effeuiller des marguerites (ici des asters) en rêvant d’amour. Sainte Solange était une jeune bergère, très belle, que Bernard de Bourges, fils du comte de Poitiers, enleva à cheval. Elle se débattit et tous deux tombèrent ; Bernard de Bourges, de colère, la décapita. Son corps transporta sa tête jusqu’à son village natal, Saint-Martin du Crot. Il est bien sûr remarquable que le meurtrier de sainte Solange se prénomme Bernard comme le protagoniste du roman, qui s’inspire visiblement de cette légende : mais dans Mauprat, Solange-Edmonde parvient à civiliser Bernard, son ravisseur. Il y est fait allusion au chapitre XI, dans la scène de confidence d’Edmée à l’abbé Aubert :

Sainte Solange, la belle pastoure, se laissa trancher la tête plutôt que de subir le droit du seigneur. Et vous savez que, de mère en fille, les Mauprat sont vouées au baptême sous les auspices de la patronne du Berry (p. 189-190).

Références philosophiques

Les autres références sont d’inspiration philosophique ou évoquent au moins le monde de la pensée : Patience est comparé à Socrate, Pythagore, Diogène, Jacques dans As you Like it (où il prononce, en II, 7, la fameuse tirade qui commence par « The world is a stage ») et, enfin, Figaro pour le rôle de représentant du peuple qu’il joue à l’occasion du procès.

On a vu d’autre part, à propos des annonces de la Révolution française, que les principaux protagonistes lisent Rousseau (à la fois comme un poète et comme un philosophe) et que surgissent aussi d’autres noms : Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Condillac, Bernardin de Saint-Pierre et encore Malesherbes et Turgot avec Franklin et La Fayette.

Le bonhomme Richard

​ On trouve dans le roman deux références au « bonhomme Richard », surnom que se donnait Benjamin Franklin à partir de son pseudonyme de Richard Saunders dans une publication intitulée L’Almanach du bonhomme Richard et sous-titrée « Moyen facile de payer ses impôts ». Cet almanach, publié de 1732 à 1757 (ce qui rend la référence un peu anachronique ici, à moins que quelque chose ne m’échappe), contenait des maximes et des proverbes régulièrement citées en raison de la popularité de la publication. Benjamin Franklin a lui-même exposé les circonstances :

Je commençai, dit-il, en 1752, à publier mon Almanach, sous le nom de Richard Saunders. Je le continuai pendant environ vingt-cinq ans, et on l'appelait communément l'Almanach du bonhomme Richard. Je m’efforçai de le rendre amusant et utile ; aussi, obtint-il un tel débit que j'en retirai un profit considérable ; j'en vendais près de dix mille exemplaires tous les ans. Voyant qu'il était généralement lu et répandu dans toutes les parties de la province, je le considérai comme un véhicule très propre à la propagation de l'instruction parmi le peuple, qui achetait rarement d'autres livres. Je remplis donc tous les petits espaces qui se trouvaient entre les jours remarquables du calendrier par des sentences proverbiales ; choisissant celles qui étaient propres à inspirer l'amour du travail et de l'économie, comme le moyen d'arriver à la fortune, et par conséquent d'affermir la vertu, car il est difficile à un homme dans le besoin de vivre toujours honnêtement ; et pour me servir ici d'un de ces proverbes, il est difficile qu'un sac vide tienne debout. Je réunis ces proverbes qui contenaient la sagesse des siècles et des nations, et j'en formai un discours suivi que je mis en tête de l'Almanach de 1757, comme la harangue adressée par un sage vieillard à des gens qui assistaient à une vente. La réunion, en un seul foyer, de tous ces préceptes épars, les mit en état de produire une plus forte impression. Ce morceau ayant été universellement approuvé, fut copié dans tous les journaux du continent américain et imprimé en Angleterre, sur grand papier, en forme d'affiche. Ou en fit deux traductions en France, et les curés comme les seigneurs en achetèrent un grand nombre d'exemplaires, pour les distribuer à leurs paroissiens et à leurs paysans.

Les deux références qui suivent valent donc autant pour un hommage à la littérature de colportage que, surtout, un hommage à Franklin et à la guerre d’indépendance américaine à laquelle participent Mauprat et, indirectement, Marcasse :

Ne hausserez-vous pas les épaules, si je vous avoue que je prenais le plus grand plaisir du monde à ne point poudrer mes cheveux, à porter de gros souliers, à me présenter partout en habit plus que simple, rigidement propre et de couleur sombre en un mot, à singer, autant qu’il était permis de le faire alors sans être confondu avec un véritable roturier, la mise et les allures du bonhomme Richard ! J’avais dix-neuf ans, et je vivais dans un temps où chacun affectait un rôle ; c’est là toute mon excuse (p. 228).

Voici à présent Marcasse, dont l’activité de colporteur annonce ici le prochain voyage en Amérique ; vous noterez au passage que ce personnage est ici désigné comme un « hidalgo », ce qui suggère de voir en lui (je pense à sa maigreur et à son épée) une forme de nouveau matamore :

Cependant Marcasse en avait compris assez pour embrasser les idées républicaines et pour partager les romanesques espérances de nivellement universel et de retour à l’égalité de l’âge d’or que nourrissait ardemment le bonhomme Patience. Ayant plusieurs fois ouï dire à son ami qu’il fallait cultiver ces doctrines avec prudence (précepte que, d’ailleurs Patience n’observait guère pour son propre compte), l’hidalgo, puissamment aidé par son habitude et son penchant, ne parlait jamais de sa philosophie ; mais il faisait une propagande plus efficace, en colportant du château à la chaumière et de la maison bourgeoise à la ferme, ces petites éditions à bon marché de La Science du bonhomme Richard, et d’autres menus traités de patriotisme populaire, que, selon la société jésuitique, une société secrète de philosophie voltairiens, voués aux pratiques diaboliques de la franc-maçonnerie, faisait circuler gratis dans les basses classes (p. 260).